LA VOIX de BARBARA (1)

Ceux qui aiment Barbara mfapparaissent dans leur ensemble comme des personnes à la fois très passionnées et très sélectives.
Pour nous qui aimons Barbara (nous ne parlons pas ici en termes de "pourcentage") elle est, en un certain sens, nous-mêmes. Êtes-vous dfaccord avec ceci ?
Pour moi Barbara nfest pas "une femme qui chante". Elle est le symbole dfune femme qui lutte seule et, quoique avec beaucoup de bleus au cœur, nfabandonne jamais. Mais certes, dans sa vie professionnelle elle est, je dois lfadmettre, du début jusqufà la fin, totalement "une femme qui chante".


Le 3 octobre 1965 (Top Realities Jeunesse) elle déclarait : "Pour moi chanter, cfest respirer". Elle nfa le sentiment dfexister vraiment que lorsqufelle chante, je crois. Elle dut traverser de longues années avant dfatteindre un large public, le sien.

Au Japon, au Festival-Hall dfOsaka, le 27 janvier 1988, la chanteuse, ma, votre chanteuse, devant nous, perdit sa voix.
Elle sfavança seule sur la scène et dit : "Jfai beaucoup réfléchi : tout annuler ou avancer tout de même. Jfai finalement décidé, et moi seule, de chanter en y mettant toute la force qui me reste, là, maintenant".
Cfest, pour un chanteur, le choix le plus crucial : annuler ou chanter.
Du moins elle peut parler. Peut-être lui sera-t-il possible de chanter ? Quelques rapides interventions directement à sa gorge devraient bien pouvoir par la libérer, lféclaircir et à un moment ou à un autre lui permettre enfin de lancer sa voix. Cfest ce que je croyais.
Mais malgré tous mes espoirs, sa voix devenait de plus en plus rauque. Tout en lfécoutant, je lui superposais la voix de ses disques que je faisais tourner dans mon esprit.
Après la quatrième ou cinquième chanson, une dizaine de spectateurs se levèrent du 3e rang dforchestre et, alors que Barbara commençait la suivante, quittèrent la salle.
Des journalistes ? Des hommes du monde du spectacle ? En tout cas, pas de ses fans ni de ses adorateurs. Ils manifestaient ouvertement leur mécontentement et leur mauvaise humeur. Je sentis la détresse de Barbara jusque dans mon âme. Une flèche lui était décochée qui touchait son professionnalisme.
Autour de moi, jfaperçus de nombreux sièges vides. Je me souvins qufen 1975 un nombre impressionnant de gens debout, obscurcissait jusques aux murs de la salle, remplie, pour entendre et voir Barbara.
Je me reconcentrai sur sa voix. Mais ce nfétait plus une voix : seulement un souffle.
Dans la tête, dans le cœur de tous ces gens dans la salle, du public et aussi des musiciens sur scène, que pouvait-il bien se passer en ce moment ? Cfest ce que je me demandaisc Tout ce que nous pouvions faire était de continuer, continuer à la regarder et prier le cœur battant, transpirant dfespoir. Par pitié Barbara, ne renoncez jamais. Jamais.
S'il vous plaît ne vous découragez jamais. Luttez, avec nous, contre la fatalité. Nous sommes tous ensemble avec vous. Et comme elle luttait, Barbara, et luttait encore! Affrontant de son mieux ses noirs nuages, comme si elle pensait: " Que ma voix soit anéantie si Dieu en a décidé ainsi !"
Le public lfacclama très chaleureusement et y mit tout son cœur quoiqufil fût encore dans une tension extrême. Tous mes muscles physiques et mentaux tendus, contractés comme du béton, jfentendis soudain jouer enfin le "final".
Quels étaient alors les sentiments du public, ses pensées et celles de lféquipe de scène ? Je veux dire : qufest-ce qui, en cet instant précis, faisait vibrer lfâme du Festival-Hall tout entier ?
 
 
LA VOIX de BARBARA (2)

Même lorsqufelle est sur scène, Barbara est pour moi la chanteuse qui nfest pas forcée de chanter !
Elle ne peut pas être juste une femme qui chante parce que des "femmes qui chantent" on peut en trouver partout. Barbara est Barbara même lorsqufelle ne chante pas, même lorsqufelle ne peut pas chanter.
Cela est sûrement vrai puisque Barbara reste Barbara alors même qufelle a suspendu son souffle et quitté la terrec


Un peu surprise dfêtre la seule à avoir apporté un bouquet de fleursc
Barbara reculait, main dans la main avec ses musiciens, vers le fond de la scène. Puis elle me fit un geste de la main, mfinvitant à monter sur la scène. Je ne le pouvais pas : un récent accident de la circulation empêchant le mouvement normal de mon genou gauche. Je ne pouvais que lui signifier "non" de la tête.
Elle sfapprocha de moi et se pencha, accroupie, par-dessus le bord de la scène. Elle ne prit pas le bouquet mais saisit ma main droite. Elle la serra doucement, tendrement entre les siennes en la caressant puis y posa ses lèvres pour un baiser :
- Vous reviendrez, nfest-ce pas, sans faute ?
- Pardon ?...
- Sfil vous plaît, promettez-moii de revenir, une autre fois !
- Ouicbien sûr coui.

Queel regret ! Quel regret pour tout cela.
Qui donc avait volé sa voix ? Dieu, était-ce toi ? Jfaurais voulu crier à tous : LfAigle noir est ici mais les ailes coupées. L'aigle noir est là mais au cœur d'une marée noire, bec et cou brisés...Elle aurait pu chanter tellement,tellement mieux. C'est une immense chanteuse et puis, et puis...Si elle revient, elle saura leur montrer, j'en suis sûre, combien elle est une grande chanteuse. J'étais dans une profonde tristesse. Je suppose qu'il en était de même pour Barbara, ses propres sentiments, j'en étais sûre, s'insinuaient jusqu'en moi et tourmentaient mon cœur.

Dans la presse le lendemain, deux opinions divergentes : Nous acceptons tout, avec joie, de la part de la grande Barbara, ou bien : Comment une chanteuse professionnelle ose-t-elle se présenter à son public avec une voix pareille ?


Je sais que ce qui me fascine le plus en Barbara, cfest sa voix. Plus que ses textes ou ses mélodies ou même sa manière de vivre.

Pour être honnête j'avais bien entendu la rumeur venue de nulle part, on avait dit depuis longtemps déjà que Barbara avait perdu la beauté et l'élégance de sa voix. Les disques nous permettent d'en juger aisément. Mais depuis quand au juste la voix avait-elle changé?
Un changement certain était apparu en 1981 à Pantin. Mais ce nfest qufen 1982 que Barbara alla frapper à la porte dfun médecin spécialiste de la voix. Tous nous avons tendance, ayant constaté qufen nous quelque chose dfanormal se produit, à laisser passer du temps avant de consulter un médecin. Le nom de son docteur : Élisabeth Fresnel Elbaz, auteur dfun livre intitulé La voix, paru en 1997 du vivant de Barbara et dont celle-ci avait rédigé la préface.(Elle parlait de l'insupportable silence qui suit la disparition d'un être. La voix disparaît en même temps que la vie. Aussi fidèle et précise que puisse être la mémoire , la voix reproduite par elle n'est rien d'autre qu'une hallucination phonique.)
Barbara continua de voir son médecin et fit tous les efforts pour recouvrer sa voix.
Mais, fût-ce à cause du périlleux emploi du temps imposé par Lily Passion ou autre chose, elle ne retrouva jamais lfexcellence de sa suprême voix de jadisc


Non ! Arrêtez sfil vous plaît de me conspuer ! Je nfavais pas lfintention de finir là-dessus mon article.
Cfest ici, cfest à ce moment là que Barbara naquit une nouvelle fois. Une nouvelle Barbara – ou une Barbara encore plus passionnée – venait de naître. Et elle commença de toucher un public encore et toujours plus vaste, composé de trois générationsc Un aigle noir dfune dimension totalement nouvelle et différente sfélança alors dans le bleu du ciel.
 
 
LA VOIX de BARBARA (3)

Oui, Barbara venait de renaître.
Elle modifia son style selon l'évolution de sa voix. Ses concerts résonnaient plus comme des concerts de Rock, vibrants, passionnés, forts, et elle était attendue avec une impatience toujours plus fébrile alors même qu'elle était là...Elle avançait, tell une légende vivante. Elle avait créé - le savait-elle ? - une Galaxie-Barbara dont nous étions tous les petites étoiles. Avant elle aucun autre grand chanteur français n'était parvenu à cela. Les amoureux de Barbara se reconnaissent clairement dans cette composante, cette identité individuelle d'un ensemble gigantesque que je nomme " galaxie ". En ce sens, elle est une magicienne capable du prodige de déclencher en chacun une vibration émotionnelle puis de la faire ricocher, en écho, en sympathie vers les autres ; une émotion à la fois personnelle et composante d'une émotion commune en fusion. Quand Barbara est là, chucun de nous renaît aussi dans une passion blûlante et un amour pur. Plus la petite galaxie s'agrandissait, plus nous détenions - les plus sélectifs d'entre nous aussi et finalement nous tous - une parcelle de cette galaxie, de manière absolue, non pas dans un sens individuel ; ce qui revient à dire (encore une fois je ne sais dans quel pourcentage précis comme je le disais au commencement de cet article) que Barbara c'est nous, que je suis, que nous sommes Barbara elle-même. Cet amour de Barbara se renforce jour après jour, jamais tiède , ni usé.
Oui, ici tient un miracle accompli par la voix poutant plus rauque que jamais.

Dans son autobiographie (Il était un piano noirc éditions Fayard) elle confia qufayant un jour perdu sa voix, un médecin la soigna. Rapidement elle put chanter à nouveau.
Cfétait le début de la dépendance à la cortisone. En 1971 déjà, aussi surprenant que cela puisse nous paraître. Au théâtre du Gymnase, 10 ans avant Pantin 81 ! Et l'année précédente, en 1970 au théâtre de La Renaissance, elle reporta la première de Madame (du 22 janvier au 23) ayant perdu sa voix .
Loin de ce que nous pouvions imaginer, un démon la tentait, s'approchait d'elle, toujours plus près. Se présentant comme un remède, presque comme un ami.
La cortison, ou cette sorte de médicament, opère à merveille. Le roi des remèdes ! Quelle reconnaissance ne devait-elle pas à ce médicament miracle ! Avec lui, la vie n'est que Roses...
Elle devait se sentir aussi heureuse qu'au sommet du monde, contemplant le soleil levant. Mais la drogue a deux visages.
Vers 7 ou 8 ans, lorsque j'étais à l'école élémentaire, une même sorte de traitement me fit vivre une expérience comparable à celle de Barbara.
Je fus moi-même victime de l'accoutumance aux médicaments à plusieurs reprises au long de ma vie. Aussi puis-je imaginer l'immense bonheur que dut éprouver Barbara la première fois où elle essaya celui-ci.
De même que le soleil brille toujours derrière les nuages, derrière le soleil lui-même se dissimule toujours le sombre et démoniaque nuage...


Il est impossible de déterminer avec précision quand et en quel lieu sa voix se transforma. Mais dans son cas à elle, le changement de la voix déboucha sur une renaissance positive.
Il est vrai aussi qufelle avait souffert de problèmes de gorge, de voix, de dysfonctionnement respiratoire bien avant que nous nfy pensions.
Personne ne pourra me dire quelle fut la cause véritable de sa mort. Mais puisque pour elle chanter c'était respirer et que ses problèmes lfavaient privée de ses chansons (et sans chansons comment vivrec)
Barbara mourut de mort naturelle. À cela je crois absolument.


LA VOIX de BARBARA (4)

Annie Girardot nous rapporte dans (Partir, Revenir, éditions Cherche Midi) les mots qui furent échangés entre Barbara et elle dans lfaprès-midi du 23 novembre 1997.
Le téléphone sonna dans la maison de Jean-Claude Brialy à Monthyon. Brialy avait réalisé le film L'oiseau rare dans lequel Barbara tenait le rôle d'une chanteuse oubliée...Brialy passa le récepteur à Annie qui put entendre Barbara dire d'une voix tout à fait alerte et enjouée.

" C'est toi Annie ? Il faut qu'on se voie ! C'est toi qui viens ou c'est moi qui viens chez toi ? "

C'est à la radio où elle écoutait les dernières nouvelles qu'Annie apprit, incrédule, stupéfaite, la mort de Barbara à l'hôpital américain : le 24 novembre 1997 à 16h 10 minutes.
EEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEE

P.S.
Barbara revint au Japon en 1990, deux ans plus tard, comme promis. Sa voix, cette fois était parfaite. À ma grande joie, elle nous offrit la grande Barbara et reconquit son honneur de chanteuse.
Cfest à cette occasion que je fis la connaissance de Dany Morisse ; et grâce à elle, huit ans plus tard en 1998, de Jeanne Sudour qui me fit connaître lfexistence des "Amis de Barbara", en 2000.
Jfai ouvert "Planète Barbara" sur le web en 2004. Mais je sais que la graine de "Planète Barbara" fut plantée, là bas, dans lfombre du Festival Hall dfOsaka en 1990 quand je rencontrai pour la première fois Dany Morisse, pour le concert de Barbara. Et Jeanne ainsi que les membres des "Amis de Barbara" mfont toujours soutenue et encouragée par la conviction de leur attachement pour Elle.
Je vous suis très reconnaissante de vous et de tout ce que vous faites. Je suis toujours très fière de vous comme je suis fière de ma Barbara, notre Barbara et de notre "Galaxie-Barbara".
Merci à vous tous qui avez bien voulu lire mon article (que jfai moi-même traduit du japonais à lfanglais) et de lfavoir lu jusqufau bout !


Traduction française : Liza Markunson et Valentin Terrer.