
« Vers et musique en France », in National Observer, 26 mars 1892, pp. 484-486.
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VERS ET MUSIQUE EN FRANCE
LA littérature ici subit une exquise crise, fondamentale.
À jeter les yeux alentour, chez quiconque accorde à
cette fonction une place ou la première, voilà le fait, d'ac-
tualité. Que nous assistons, comme finale de ce siècle,
je ne dirai ainsi que ce fut dans le dernier, à des boule-
versements, mais, hors de la place publique, à une inquié-
tude du voile dans le temple, avec des plis significatifs et
un peu sa déchirure.
Un lettré français, sa lecture interrompue à la mort de
Victor Hugo, il y a quelques ans, ne peut, s'il la souhaite
poursuivre, qu'être déconcerté. Notre vers, je le crois,
avec respect attendit que le géant, qui l'identifiait à sa
main tenace et plus ferme toujours de forgeron, vînt à
manquer ; pour, lui, se rompre. Toute la langue, ajustée
à la métrique, y recouvrant ses coupes vitales, s'évade,
selon une libre disjonction aux mille éléments simples ; et,
je l'indiquerai, pas sans similitude avec la multiplicité des
cris d'une orchestration, qui reste verbale.
La variation date de là : quoique en dessous et d'avance
inopinément préparée par Verlaine, si fluide, revenu à de
primitives épellations.
Témoin de cette aventure, où l'on me voulut un rôle
plus efficace malgré qu'il n'appartient à personne, j'y
dirigeai, au moins, mon ardente attention ; et il se fait
temps d'en parler, préférablement à distance ainsi que
ce fut presque anonyme.
J'aimerais départager, sous un aspect triple, le traite-
ment apporté au canon hiératique du vers ; en graduant.
Les fidèles à l'alexandrin, notre hexamètre, desserrent in-
térieurement ce mécanisme rigide et puéril de sa mesure ;
l'oreille, affranchie d'un compteur factice, éprouve une
jouissance à discerner, seule, toutes les combinaisons pos-
sibles, entre eux, de douze timbres. Je juge ce goût très
moderne.
Un cas, aucunement le moins curieux et intermédiaire,
que le suivant. Le poëte d'un tact aigu qui considère
cet alexandrin toujours comme le joyau définitif mais à
ne sortir, épée ou fleur, que rarement et d'après quelque
motif prémédité, y touche comme pudiquement ou se
joue à l'entour, il en octroie de voisins accords, avant de
le donner superbe et nu : laissant son doigté défaillir
contre la onzième syllabe ou se propager jusqu'à une
treizième mainte fois. M Henri de Régnier 1 excelle
à ces accompagnements, de son invention, je sais, dis-
crète et fière comme le talent qu'il instaura et révéla-
trice d'un transitoire trouble chez les exécutants jeunes
devant l'instrument héréditaire. Autre chose, ou simple-
ment le contraire, se décèle une mutinerie exprès, en la
vacance du vieux moule fatigué, quand Jules Laforgue, 2
pour le début, nous initia au charme certain du vers
faux.
Jusqu'à présent, ou dans l'un et l'autre des modèles
précités, rien, que réserve et abandon, à cause de la lassi-
tude amenée par un abus de la cadence nationale, dont
l'emploi, ainsi que celui du drapeau, doit demeurer excep-
tionnel. Avec cette particularité toutefois amusante que
des infractions volontaires ou de savantes dissonnances en
appellent à notre délicatesse, au lieu que se fût, il y a
quinze ans à peine, le pédant, que nous demeurions, exas-
péré, comme devant quelque sacrilège ignare ! Je dirai
que la réminiscence du vers strict hante ces jeux à côté et
leur confère un profit.
Toute la nouveauté s'installe, relativement au vers libre,
pas tel que le dix-septième siècle l'attribua à la fable ou
l'opéra (ce n'était qu' un agencement, sans la strophe, de
mètres divers et notoires) mais, nommons-le, comme il
sied, « polymorphe » : et envisageons la dissolution mainte-
nant du nombre officiel, en ce qu'on veut, à l'infini, pourvu
qu'un plaisir s'y réitère. Tantôt une euphonie fragmentée
selon l'assentiment du lecteur intuitif, avec une ingénue
et précieuse justesse -- M Moréas ; 3 ou bien un geste,
alangui, de songerie, sursautant, de passion, lequel suffit
à scander -- M Viélé-Griffin ; 4 préalablement M Kahn 5
1 Le triste Maître de la maison déserte, pleure !
La hêtraie immobile ou folle, selon l'heure
Se balance ou s'endort, s'apaise ou murmure ;
Une à une les faînes tombent sur les toits
Les grappes s'égrènent dans l'herbe mûre
Et par la vitre vers les bois
Et la plaine et le jardin que la mousse ronge
Le triste Maître en deuil du mal de quelque songe
Regarde et songe.
POËMES ANCIENS ET ROMANESQUES
(Motifs de Légende et de Mélancolie, vi.).
2 L'Imitation de Notre-Dame la Lune. Complaintes.
3 Dans la cité au bord de la mer, la cape et la dague lourdes
De pierres jaunes, et sur ton chapeau des plumes de perroquets,
Tu t'en venais, devisant telles bourdes,
Tu t'en venais entre tes deux laquais
Si bouffis et tant sots -- en vérité des happelourdes !
Dans la cité au bord de la mer tu t'en venais et tu vaguais
Parmi de grands vieillards qui travaillaient aux felouques,
Le long des môles et des quais.
C'était (tu dois bien t'en souvenir) c'était aux plus beaux
jours de ton adolescence.
LE PÉLERIN PASSIONÉ
(Agnès, strophe 2).
4 Des voix
Aussi,
Me viennent de là-bas,
Ou passent, chuchoteuses, parmi les feuilles
L'autrefois,
Nous avions erré toute la nuit
De seuils en écueils
Moi, semeur d'or, et ceux-ci,
Couples de joie et de bruit,
Vers la liesse des feuilles ;
Seul, j'étais seul, malgré qu'à mes deux bras
Pesait -- à peine, un rire de tendresse
Et frissonnait à mes genoux, leur robe :
Las, nous vînmes vers l'orée à l'aube.
LES CyGNES
(Le Porcher).
5 Les Palais Nomades, etc.
< p. 485 >
avec une notation systématique de la valeur tonale des
mots. Je ne donne de noms, il en est d'autres typiques,
ceux de MM Charles Morice, Verhaëren,1 Dujardin,2
Maeterlinck,3 Mockel,4 que comme preuves à mes dires,
afin qu'on se reporte aux publications.
Le remarquable est que pour la première fois, au cours
de l'histoire littéraire d'aucun peuple, concurremment aux
grandes orgues générales et séculaires, où s'exalte, d'après
un latent clavier, l'orthodoxie, quiconque avec son jeu et
son ouïe individuels se peut composer un instrument, dès
qu'il souffle, le frôle ou frappe avec science ; en user à part
et le dédier aussi à la Langue.
Une haute liberté littéraire d'acquise, la plus neuve : je
ne vois, et ce reste mon intense opinion, effacement de
rien qui ait été beau dans le passé, je demeure convaincu
que dans les occasions amples on obéira toujours à la tra-
dition solennelle, dont la prépondérance relève du génie
classique : seulement lorsqu' il n'y aura pas lieu, à cause
d'une sentimentale bouffée ou pour une anecdote, de
déranger les échos vénérables, on regardera à le faire.
Toute âme est une mélodie, qu'il s'agit de renouer ;
et pour cela, sont la flûte ou la viole de chacun. Selon
moi jaillit tard une condition vraie ou la possibilité,
de s'exprimer non seulement, mais de se moduler, à
son gré.
Quelque étonnement, peut-être, que l'annonce d'une ré-
volution d'ordre littéraire aboutisse à constater un change-
ment dans l'artifice ou moyen par excellence, le vers :
en effet, un souci musical domine et je l'interpréterai selon
sa visée la plus large. Symboliste, Décadente, ou Mystique,
les Ecoles, se déclarant ou étiquetées en hâte par notre
presse d'information, adoptent, comme rencontre, le point
d'un Idéalisme qui (pareillement aux fugues, aux sonates)
refuse les matériaux naturels et, comme brutale, une pensée
directe les ordonnant ; pour ne garder de rien que la sug-
gestion. Instituer une relation entre les images, exacte,
et que s'en détache un tiers aspect fusible et clair présenté
à la divination.... Abolie, la prétention, esthétiquement
une erreur, malgré qu'elle régit presque tous les chefs-
d’œuvre, d'inclure au papier subtil du volume autre chose
que par exemple l'horreur de la forêt ou le tonnerre muet
épars au feuillage : non le bois intrinsèque et dense de
ses arbres. Quelques jets de l'intime orgueil véridique-
ment trompétés eveillent l'architecture du palais, le seul
habitable ; hors de toute pierre, sur quoi les pages se
refermeraient mal.
Parler n'a trait à la réalité des choses que commerciale-
ment : en littérature, cela se contente d'y faire une allu-
sion ou de distraire leur qualité pour incorporer quelque
idée. À cette condition s'élance le chant qu'il soit la joie
d'être allégé !
Pour achever, je ne m'assieds jamais aux gradins des
concerts, sans percevoir parmi l'obscure sublimité telle
ébauche de quelqu’un des poëmes immanents à l'humanité
ou leur originel état, d'autant plus compréhensif que nul :
et que pour en déterminer la vaste ligne le compositeur
éprouva cette facilité de suspendre jusqu'à la tentation de
s'expliquer. Je me figure par un indéracinable sans doute
préjugé d'écrivain, que rien ne demeurera sans être pro-
féré ; que nous en sommes là, précisément, à rechercher,
devant une brisure des grands rythmes littéraires (il en
a été question plus haut) et leur éparpillement en frissons
articulés proches de l'instrumentation, un art d'achever
la transposition, au Livre, de la symphonie ou uniment
1 Les Soirs. Les Débâcles. Les Flambeaux Noirs.
Les Apparus dans mes chemins.
2 Antonia. La Comédie des Amours.
3 Serres Chaudes.
4 Chantefable un peu Naïve.
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de reprendre notre bien : car, ce n'est pas de sonorités
élémentaires par les cuivres, les cordes, les bois, indéniable-
ment mais de l'intellectuelle parole à son apogée que doit,
avec plénitude et évidence, résulter, en tant que l'ensemble
des rapports existant dans tout, la Musique.
Stéphane Mallarmé.
____________
« Solennités », in National Observer, 7 mai 1892, pp. 640-641.
< p. 640 >
SOLENNITÉS
UNE paroisse, Saint-Gervais, inaugura, parallèlement à
ses exercices, des auditions en vue de restituer le
lutrin des XVIIIe, XVIIe, XVIe, et même XVe Siècles.
N'en pas bouger fut la règle ; au programme les noms
Palestrina, Orlando Lassus, entre les primitifs, et le
farouche, oublié jusque maintenant, Vittoria. Bach,
Allégri, Pergolèse. Sauf une occasion comme ces maîtres
de chapelle, où j'ai, à part, presque à côté, groupé plusieurs
impressions à consigner une fois et définitivement quant
aux Fêtes, je vois, du latent vœu certain chez nous de
pompes selon l'art, indice, dans le remplacement des
concerts spirituels vagues par les assemblées wagnériennes.
Seul initiateur souverain, le grand Allemand oriente les
esprits ; on sent et c'est assez, qu'il s'agit de différences
avec le quotidien amusement, enfin d'une célébration, à
date et lieu. Malgré je ne sais quoi, certes, d'étranger, ses
légendes, et le pélerinage : -- mais le principe de notre scène
vacille, diminué ; et des aspirations se répandent aussi vers
quelque chose, qui soit sacré. Une belle réjouissance d'à
présent, due aux sortilèges divers de la Poésie, ne vaut,
que mêlée à un fonctionnement de Capitale, et en résulte ;
comme apothéose. L'état, en raisons de sacrifices inex-
pliqués et conséquemment relevant d' une foi, exigés de
l'individu, ou notre insignifiance, doit un apparat : c'est
improbable, en effect, que nous soyons, vis-à-vis de l'absolu,
les messieurs qu'ordinairement nous paraissons. Une
royauté environnée de prestige militaire, suffisant naguères
publiquement, a cessé : et le cérémonial de nos exaltations
psychiques, qui se perpétue, remis au clergé, souffre
d'étiolement. Néanmoins pénétrons-y, en dilettante : et
si (le sait-on) la fulguration de chants antiques jaillis
consumait l'ombre et illuminait quelque divination
longtemps voilée, lucide tout à coup et en rapport
avec une joie à instaurer !
Toujours est-il que, dans cette église, se donne un
Mystère : où, à quel degré en reste-t-on spectateur, et
présume-t-on y avoir un rôle ? Je néglige, notez, tout
aplanissement chuchoté par la doctrine et m'en tiens aux
solutions que proclame l'éclat liturgique. Non que j'écoute
en amateur peut-être soigneux ; excepté pour admirer com-
ment, dans la succession de ces antiennes, proses ou
motets, la voix, celle de l'enfant et de l'homme, disjointe,
mariée, nue ou exempte d'accompagnement autre qu'une
touche au clavier pour y poser l'intonation, évoque, à
l'âme, l'existence d'une personnalité multiple et une,
mystérieuse et rien qu' idéale. Quelque chose comme
le Génie, aventureux, sans commencement, ni chute,
simultané, écho de soi, en l'arabesque de son intuition
supérieure : il se sert des exécutants, par quatuor, duo,
etc, ainsi que des puissances d'un unique instrument
l'aidant à jouer la virtualité. Contrairement par exemple
aux usages d'opéra ; où tout advient pour rompre la cé-
leste liberté de la mélodie, sa condition, et l'entraver par
la vraisemblance du développement régulier humain.
Ainsi et même contradictoirement m'obsédait, parmi le
plaisir, une assimilation d' effets extraordinaires retrouvés
ici et de quelque rite pour nos fastes futurs attribuable
peut-être au théâtre. Soudain j'eus le sentiment, dans ce
sanctuaire, d'un agencement dramatique exact, comme je
sais que ne le montra autre part jamais séance constituée
pour un tel objet. Suivez, trois éléments, ils se com-
mandent. La nef avec un peuple je ne dirai d'assistants,
c'est d'élus : quiconque y peut de la source la plus humble
du gosier jeter aux voûtes le répons en latin incompris mais
exultant, participe, entre tous et pour lui, à la sublimité se
reployant vers le chœur : car tel est le miracle de chanter
qu'on se projette à la hauteur où va le cri. Dites si artifice,
préparé mieux et pour beaucoup, égalitaire, que cette
communion, je parle au sens esthétique, avec le héros du
Drame divin. Une remarque est, que le prêtre céans n'a
qualité d'acteur, il officie : désigne et recule la présence
mythique avec qui on vient se confondre ; loin de
l'obstruer du même intermédiaire que le comédien, qui
arrête la pensée à son encombrant personnage. Je finis
par l'orgue, relégué aux portes, il exprime le dehors, un
balbutiement de ténèbres énorme, dans cette exclusion
du refuge, avant de s'y déverser extasiées et pacifiées,
l'approfondissant ainsi de l'univers entier et causant aux
hôtes une plénitude de fierté et de sécurité. Telle, en
l'authenticité de fragments distincts, la mise en scène de
la religion d'état, par nul cadre encore dépassée et qui,
selon une œuvre triple, invitation directe à l'essence du
type (ici, le Christ), puis invisibilité de celui-ci, enfin
élargissement du lieu par vibrations jusqu'à l'infini, satis-
fait étrangement un souhait moderne philosophique et d'art.
Et, j'oubliais la tout aimable gratuité de l'entrée.
La première Salle que possède la Foule, au Palais du
Trocadéro, prématurée mais intéressante avec sa scène
réduite au plancher de l'estrade (tréteau et devant de
chœur) son considérable buffet d'orgues et le public jubi-
lant d'être là, indéniablement en un édifice voué aux
Fêtes, implique une vision d'avenir ; or on a repris à
l'église plusieurs traits insciemment. La représentation,
ou l'office, manque, voilà ; deux termes, entre quoi, à
distance voulue, hésitera toute pompe. Quand le vieux
vice religieux, si glorieux, qui fut de dévier vers l'incom-
préhensible ou l'Abscons les sentiments naturels, pour leur
conférer une grandeur pure, se sera dilué aux ondes de
l'évidence et du jour, cela ne demeurera pas moins, que le
dévouement à la Patrie, s'il doit trouver une sanction autre
que sur le champ de bataille, dans quelque allégresse, re-
quiert un culte ; étant de piété. Considérons aussi que
rien, en dépit de l'insipide tendance, ne se montrera ex-
clusivement laïque, parce que ce mot n'élit pas précisé-
ment de sens.
Solitaire autant que générale en surprises pour le poëte
même, cette songerie restreinte, par hasard, à quelques
piliers de paroisse, perd de l'insolite, après un moment :
la conclusion prévaut : en effet, c'était impossible que
dans une religion, encore qu'à l'abandon depuis, la race
n'eût pas mis son secret intime d'elle ignoré. L'heure
convient, avec le détachement nécessaire, d'y pratiquer
les fouilles, pour exhumer d'anciennes et magnifiques
intentions.
Autre chose ceci que la résurrection catholique hantant
des écrivains stricts contemporains : ils sont à leur insu
convoqués par la noire agonie du monstre qui ne veut
périr tant que mainte merveille y séjourne, et l'accep-
teraient volontiers de nouveau intégralement, ce qui est
faute identique à n'en pas tenir compte. Au lieu, sinon
de le combattre (il meurt), mais de s'approprier le trésor.
Cette maladresse, que je crois d' abord une impéritie
critique, me rendrait, oh, anticlérical, si le besoin s'impo-
sait d'embrasser un tel ridicule simplement pour n'être
pas mystique. Stéphane Mallarmé.
« Étalages », in National Observer, 11 juin 1892, pp. 89-90.
ÉTALAGES
AINSI pas même ; ce ne fut : naïf, je commençais à m'y
complaire. Un semestre a passé l'oubli ; et abonde,
fleurit, se répand notre production littéraire, comme géné-
ralement. Une nouvelle courut, avec le vent d'automne,
le marché et s'en revint aux arbres effeuillés seuls ; en
tirez-vous un rétrospectif rire, égal au mien : il s'agissait
de désastre dans la librairie, on remémora le terme de
“ krach “ ? Les volumes jonchaient le sol, que ne disait-
on, invendus ; à cause du public se déshabituant de lire
probablement pour contempler, à même et sans inter-
médiaire, les couchers du soleil familiers à la saison et
beaux. Triomphe, désespoir, comme à ces ras de ciel,
simultanément, chez le haut commerce de Lettres ; au
point que je soupçonne une réclame jointe à l'effarement,
en raison de ceci et je ne saurais pourquoi, sinon que le
roman, produit agréé et courant, se réclama de l'intérêt
comme atteint par la calamité. Personne ne fit d'allusion
aux vers. Rien omis en cette farce (importance, consulta-
tions et gestes) de ce qui signifiait qu'on allait donc être, à
la faveur de l'idéal, assimilé aux banquiers déçus, avoir
une situation, sujette aux baisses et aux revirements, sur
la place : y prendre un pied, presque en le levant. Non :
il paraît que non, vantardise, éclats ; il faut en rabattre.
La mentale denrée, comme une autre, indispensable, garde
son cours et je rentre d'une matinée, au dehors, de prin-
temps, charmé ainsi que tout citadin par le peu d'ivresse
dans la rue ; n'ayant, en le trajet, éprouvé, que devant les
modernes épiceries ou les cordonneries du livre, un souci
mais aigu et que tempère l'architecture demandée, par
ces bazars, à la construction de piles ou de colonnades avec
leur marchandise.
Le lançage ou la diffusion annuels de la lecture, jadis
l'hiver, avance maintenant jusqu'au seuil d'été : comme la
vitre qui mettait, sur l'acquisition, un froid, a cessé ; et
l'édition en plein air crève ses ballots vers la main pour
quelque train gantée, de l'acheteuse prompte à choisir une
brochure, afin de la placer entre ses yeux et la mer.
Cette interception ; notez !
Lire est, ce que pour l'extrême-orient, l'Espagne et de
délicieux illettrés l'éventail -- un écran ! à la différence
près que cette autre aile de papier plus prompte infini-
ment et sommaire en son déploiement, cache le site pour
rapporter de loin contre les lèvres une muette fleur peinte
comme le mot intact et nul de la songerie ; par chacun
des battements approché. Aussi je crois, poëte, à mon
dommage, qu'y inscrire un distique est de trop. Cet
isolateur avec pour vertu mobile de renouveler l'incon-
science du délice sans cause.
Le volume, je désigne ainsi celui de récits divers ou le
genre, procède pareillement et à l'inverse : il évite, bien !
la lassitude causée par une fréquentation directe d'autrui :
multipliant le parallèle soin qu'on ne se trouve près ou
vis-à-vis de soi-même, attentif au danger qui en résulterait.
Expressément, ne nous dégage, ne nous confond et, par
oscillation adroite entre cette promiscuité et du vide, com-
pose notre vraisemblance. Artifice comment, à quelque
circonstance que se ruent de fictifs contemporains, même
extrême celle-ci ne présente rien, quant à vous, d'étranger ;
mais dépend de l'uniforme vie. Ou, l'on ne possède que
des semblables, aussi parmi les êtres qu'il y a lieu quelque-
fois d'imaginer. Avec les caractères initiaux de l'alphabet,
dont chaque comme une touche subtile correspond à une
attitude de Mystère, la rusée pratique évoquera certes des
gens, toujours ; sans cette compensation qu'en les faisant
tels ou empruntés aux moyens méditatifs de l'esprit, ils
n'importunent.... Au contraire. Ces fâcheux (à qui,
la porte bientôt du châlet souhaité, nous ne l'ouvririons)
par le fait de feuillets entrebâillées pénètrent, émanent,
s'insinuent ; et nous comprenons que c'est nous. -- Voilà ce
que, précisément, exige le lecteur : se mirer, neutre.
Servi par son obséquieux fantôme tramé de la parole
quelconque prête aux occasions.
Tandis qu'il y avait, ce langage lequel règne, d'abord et
primordialement à l'accorder, suivant son origine, pour
qu'un sens, auguste, se produisît : en le Vers, dispensateur
ou ordonnateur du jeu des pages et maître du livre. Soit
que visiblement apparaisse son intégralité parmi les marges
et du blanc ; ou qu'il se dissimule, nommez le Prose
néanmoins c'est lui si demeure quelque secrète pour-
suite de musique, dans la réserve du Discours.
Or je n'interromprai mon dessein, de discerner, en le
volume, dont la consommation s'impose au public, le motif
de son usage. Qui est (sans le souci que la littérature ne
vaille à cet effet, mais pour l'opposé) incontinent de réduire
l'horizon et le spectacle à une moyenne bouffée de banalité,
scripturale, essentielle, proportionnée au bâillement humain
incapable, seul, d'en puiser le principe, pour l'émettre.
Le vague ou le commun et le fruste, plutôt que les bannir,
occupation ! se les appliquer, en tant qu'un état : du
moment que la très simple chose appelée âme ne consent
pas fidèlement à scander son vol d'après un ébat inné ou
selon la récitation de quelques vers, nouveaux ou toujours
les mêmes, sus.
Une industrie, résumé d'intérêts énormes et élémentaires,
ceux du nombre, emploie légitimement l'imprimerie : la
propagande d'opinions, le narré du fait divers, cela reste
plausible, dans la Presse, dénomination limitée, il semble, à
la publicité et comme excluant un art. Je ne désapprouve
que le retour d'une trivialité au livre primitif qui ne par-
tagea, en faveur du journal, le monopole de l'outillage
intellectuel, peut-être pour s'y décharger.
Tout bonnement j'achève une promenade par cette
divagation sans objet, que déterminer un sentiment ténu
mais exact, chez plusieurs, entre ceux du présent ; à qui
j'en ai, du reste, avec précaution, référé. Leur malaise,
c'est beaucoup ! de la gêne -- les ferait, ces lettrés, comme
moi par instinct hâter le pas ou détourner la vue devant
un encanaillement du format sacré, le volume, à notre
gaz ; qui en paraît la langue à nu, vulgaire, dardée sur le
carrefour. La boutique accroît, pour eux, l'hésitation à
user, avec le même contentement que naguères, de privi-
lèges, pourtant traditionnels.
Rien ensuite ; et comme cela ne tire pas à consé-
Quence !
Le virtuose, de qui l'on a besoin (du moins on exige
qu'il soit quelque part, loin et ne l'entendît ou pas immédi-
atement), se fait deviner : il ne recherche de facilité ordi-
naire ou à la portée, son nom tourbillonne et s'élève par
une force propre jamais en rapport avec les combinaisons
mercantiles.
Une époque sait, d'office, l'existence du Poëte.
Afin de compter, par leurs visages, ses invités, celui-ci
ne présenterait qu'intimement le manuscrit, il est célèbre !
Feuillets de hollande ancien ou en japon, ornement de
consoles, raréfié, en l'ombre ; ni quoique ce soit, qui dé-
cide l'essor extraordinaire en l'abstention d'aucnne an-
nonce, le fait a lieu, ou le miracle. Jusqu'au recul de la
province, pas de jeune ami, à l'heure, qui, silencieusement,
ne s'en instruise. A rêver, ce l'est, à croire, le temps juste
de le réfuter, que le réseau des communications omet-
tant quelques renseignements les mêmes quotidiens, ait
activé, spontanément, ses fils, vers ce résultat.
Tenez ! ou pour retomber dans mon début, en menant
à ses confins une idée y dût-elle éclater en façon de
paradoxe.
Le discrédit où se place la librairie à trait, moins à un
arrêt de ses opérations, je ne le découvre ; qu'à sa notoire
impuissance envers l'œuvre rare.
L'auteur, la chance au mieux ou un médiocre éblou-
issement monétaire, ce serait, pour lui, de même : en
effet parce que n'existe, aussi bien devant des écrits
achalandés, de gain littéraire colossal. La métallurgie
l'emporte à cet égard. Mis sur le pied de l'ingénieur, je
deviens, ausitôt, secondaire : si préférable était une situa-
tion à part. A quoi bon trafiquer de ce qui, peut-être ne
se doit vendre, surtout quand cela ne se vend pas ?
Comme le Poëte a sa divulgation, de même il vit ; hors
et à l'insu de l'affichage, du comptoir affaissé sous les
exemplaires ou de placiers exaspérés : antérieurement
selon un pacte avec la Beauté qu'il se chargea d'apercevoir
de son nécessaire et compréhensif regard, et dont il connaît
les appellations. Stéphane Mallarmé.
« Tennyson vu d'ici », in National Observer, 29 octobre 1892, pp. 611-612.
TENNYSON
VU D' ICI
MAINTENANT que
tout est dit, pour des jours et que
demeure le
silencieux Westminster, voici une
piété à ressaisir
partout voire à l'étranger, avant leur
dispersion, la
tourbillonnante et volante jonchée de regrets,
le jugement ou l'émotion,
autour du vide, que marque
Tennyson. L'incompétence,
de même, compte ; et la
grande presse ou
quotidienne ici manifeste un peu la
sienne, autrement
que par une louable pudeur : elle voulut
sembler au fait,
trop vite et, que n'expliqua-t-elle, à
l'instant,
surprise ! Je voue ma gratitude à l'un des
journaux, le très
littéraire Echo de Paris qui dès
l'événement fatal,
adressa, chez moi, comme il eût pu le
faire auprès de
tout autre poëte informé de plusieurs par-
ticularités
anglaises, quelqu’un ; afin de ne parler du
superbe défunt que
sciemment, à peu près. Une note,
du moins, conforme
à la grandeur en cause, celle-là
retentit juste et à
quoi bon rappeler désormais d' im-
médiates appréciations
singulières : où, relativement au
coloris instauré
par le décorateur en ces Idylles du Roi
sans
doute, on évoquait
la chromo-lithographie, alors que c'est
de fresque délicate
qu'il eût fallu se souvenir ; et on cita
Cabanel, quant à
la galerie peut-être des fascinants por-
traits féminins
dans les premiers poèmes, lorsque l'occasion
s'offrit de taire
le nom de ce seul peintre. Notez une pru-
dence en ces
assimilations transportées d'un art à l'autre,
vu que la nécessité
de savoir s'imposait pour comparer
directement le
chanteur et écrivain anglais à un des nôtres
... Qui ? Toute
comparaison est, préalablement, défect-
ueuse ; et aussi
impossible, dès qu'on rapproche des esprits,
le disparate
resplendit et eux échappent et se volatilisent
jusque dans leurs
traits évidents. Toutefois, prêt à satis-
faire le défaut
public qui est de percevoir qu'à la faveur
d'équations, aisées,
ou dont un terme est d'avance su,
j'aurais, peut-être
et le temps que tout de suite se dissolve
ce propos fugitif,
prononcé, au sujet de Tennyson, les
noms d' un Leconte
de Lisle tempéré par un Alfred de
Vigny et celui
aussi par endroits de Coppée : soit, mais
que c'est faux!
Un revirement ne
tarda pas, dans la rumeur parisienne ;
et se montrèrent,
en due et belle place, au Figaro,1
notamment, l'article
si miroitant de rareté comme
toujours, que
donna Tèodor de Wyzewa et un autre,
excellent, du
romancier André Theuriet,2 avec une
allusion à Octave
Feuillet, très déliée, s'il y avait place
jamais pour le
rapport entre un prosateur et un écrivain
de vers, fussent-ils
identiques et jumeaux et pareils, parce
que le même
langage relève d'intentions aussi différentes
que le sont, j'imagine,
en tant que séjours, la terre et les
cieux : pour peu
que vulgairement proféré, ou nombreux
et rimé.
Simplement il ne signifie pas la même chose.
Je documente, en
raison de la valeur des signataires,
laquelle indique
le sujet remis dans sa vraie perspective
et, à travers les
périodiques officiels comme jeunes, la
prochaine et
certaine continuité de l'hommage.
Une nation a le
droit à ignorer les poëtes de la voisine,
du fait qu'elle néglige
les siens. Ce titre de Lauréat, mal
compris, en outre,
suggérerait un fabricant exclusif pour
orphéons, presque
un confrère versifiant, et inférieur à
l'échotier.
L'opinion de rythmeurs
d'ici serait l'unique à consulter ;
mais, c'est un
fait, ces reclus dans leur sens ou fidèles aux
sonorités de la
langue dont ils glorifient l' instinct, secrète-
ment répugnent
comme à en admettre une autre : ils
restent sous cet
aspect et plus loin que personne, patriotes.
Nécessaire
infirmité peut-être qui renforce chez eux l'illu-
sion qu'un objet
proféré de la seule façon qu'à leur su il se
nomme, lui-même,
jaillit, natif ; mais, n'est-ce pas ? quelle
étrange chose. Une
traduction, pour me démentir, a
paru, en vers,
comme un apport funéraire exquis, la semaine
passée, de
fragments de Vivien, par l'aigu Jean Lorrain :
or le cas reste à
part ; lui, souvent, me sembla, en ses
poèsies, où
revinrent avant nulle part Mélusine et des
princesses fées,
diamanté d' influence tennysonnienne mais
spontanément.
Le public lisant, à
qui limiter l'enquête, se remémore
une monumentale
page de Taine, Histoire de la Littérature
anglaise, sur l'Alfred Tennyson de la maturité ; mais ne
recourt guères aux
sources. On enseigne, dans chaque
collège, Enoch Arden, avec notes grammaticales au
bas.
La mode
contemporaine de Gustave Doré, il y a vingt ans,
coucha, aux tables
de salon, la reliure d'in-folios luxueux
close sur une version
de plusieurs entre les Idylles. Voilà
pour la lecture.
Mes préférences
vont à Maud, romantique, moderne,
et songes et
passion, encore que ce poëme hors page
parmi ceux du Maître
n'en dévoile la caractéristique ainsi
que fait ce récité
toujours ou murmuré Locksley Hall ou
tels enchantements
que The Lotos Eaters ; Œnone ; les
feuillets enfin
comme autant de tombes, la même,
partout sise où
s'avance un pas d'elle hanté, In
Memoriam,
cimetière pour un
mort seul. Véritablement des
juvéniles Poems, Chiefly Lyrical jusqu'à Demeter, que
de pièces de
perfection diverse, et chacune type, se dé-
tachent pour notre
rêverie !
Cela, que j'ai ci-dessus
rassemblé, ne présenterait
d'intérêt que
selon une curiosité banale et proche si on
ne pouvait, un
peu, de sentiments vagues, au dehors,
relatifs à un
auteur, induire ceux qu'établira le temps.
L'éloignement, de
telle façon, joue les siècles. Un
recul à quelques
heures de wagon ou de mer, commence
l'immortalité. Là,
surtout, en pays indifférent, le cas
analysé en un
passage, que je cite : 3 “ En effet, la
littérature
proprement dite n'existant pas plus que
l'espace pur -- ce
que l'on se rappelle d'un grand poète,
c'est l'impression
dite de sublimité qu'il vous a laissée,
par et à travers
son œuvre, plutôt que l'œuvre elle-
même, et cette impression,
sous le voile des langages
humains, pénètre
les traductions les plus vulgaires.
Lorsque ce phénomène
est formellement constaté à
propos d'une œuvre,
le résultat de la constatation s'appelle
La Gloire ! ”
Le nom du poëte
mystérieusement se refait avec le
texte entier qui,
de l'union tacite des mots entre eux,
arrive à
n’enfermer qu'un, celui-là, significatif, résumé de
toute l'âme, la
communiquant au passant ; il vole des
pages grand-ouvertes
du livre désormais vain : car, enfin,
il faut bien que le
génie ait eu lieu en dépit de tout et
que le connaisse
chacun, malgré les empêchements, et sans
avoir lu, au
besoin. Or ce chaste agencement de syllabes,
Tennyson, avec solennité dit, cette fois : Lord Tennyson -- je
sais que déjà il
somme et éveille, à travers le malentendu
même d'idiome à
idiome ou des lacunes ou l'inintelligence,
et de plus en plus
le fera -- la pensée d'une hautaine
tendre figure,
volontaire, mais surtout retirée et avare
aussi de tout dû,
par noblesse, en une manière seigneuriale
apportée dans l'esprit
; ingénue, taciturne : et presque
j'ajouterai que le
décès serein y installe quelque chose
d'isolé et complète,
pour la foule, le retrait fier de la
physionomie.
Aucun de ces
termes.. on hésite à se servir d'un adjec-
tif, qui ne traîne
avoisinant la reproduction illustrée des
récentes couronnes
et d'obsèques ; et, mieux que par le
panache de l'épithète,
en désignant d' un trait ou deux
précis et larges
l'évanouissement subi par cette aile
lyrique, se
haussera au degré convenable mon esquisse.
S'il y a lieu que
je parle personnellement, après tant de
constatations ou
ce reportage dignifié par le sujet, j'émets
un avis : Tout ce
que la culture littéraire portée à l'état
supérieur, ou d'art,
avec originalité, goût, certitude, en
même temps qu'un
primordial don poétique délicieux,
peut, en s'amalgamant
très bellement, produire chez un
élu, Tennyson le
posséda, du coup et sans jamais s'en
départir, à
travers l'inquiète variété : or, cela n'est pas
commun ; ou qu'
exige-t-on d'autre, sauf d'insolites dieux,
au raccourci péremptoire,
s'abbattant, quelques uns, dans
les âges ? Avoir
doté la voix d'intonations point ouïes
jusqu'à soi (faute
de Tennyson, une musique qui lui est
propre manquerait à
l'Anglais, certes, comme je le chante),
et fait rendre à
l'instrument national tels accords neufs
mais reconnus
comme innés, constitue le poëte, dans l'ex-
tension de sa tâche
et de son prestige. L'homme, qui a
résumé tant d'exception,
vient de mourir ; et je pense
qu'un considérable
deuil flotte à la colonnade suave du
temple de Poésie, édifice
à l' écart. Que son ombre y soit
reçue avec les
termes mêmes de l'hyperbole affectueuse
qu' au temps de
jeunesse, à lui illustre mais encore futur,
dédia
l'enthousiasme de Poe : à l'âme poétique la plus
noble, qui jamais
vécut.
Paris, 24 Oct. Stéphane Mallarmé.
1 9 Octobre.
2 Le
Journal. 17 Octobre.
3 Villiers de l’Isle-Adam. -- Contes Cruels : La Machine à Gloire.
THÉODORE DE
BANVILLE
LA riante
immortalité d'un poëte résoud les questions,
en dissipe le vague,
avec un rayon lancé. Ainsi,
par ce midi, l'autre
Dimanche, automnal quand plusieurs
ou tous qui
honorons son culte, le vers, et aimons la
mémoire du Maître,
inaugurâmes le monument, dans un
jardin, à Théodore
de Banville. L'authentique tombe
garde les restes
et présente une dure pierre aux genoux
de veuve endolorie
ou de proche ! Je me figure -- et devance
la décision bientôt
prise relativement à une résurrection,
fraternelle, par
le marbre ou le bronze attribués à Bau-
delaire -- que
couvient, pour la quotidienne apothéose, un
cimetière désintéressé,
profane, glorieux, comme ce Luxem-
bourg ; ouvert au
ciel particulier qui demeure sur les
citadines futaies,
les vases décoratifs, les fleurs, ainsi qu'au
passant de choix.
Détail cher, le triomphateur en était,
voici à peine dix-huit
mois, l'hôte rêveur, lui-même,
presque chaque
jour. Son traditionnel et neuf esprit, au-
paravant, là
introduisit une de ses modernes évocations
mythologiques :
“ Un soir de Juin,
bercés par les flots attendris,
Les iris pâlissants
croissaient au bord de l'onde ;
Et dans le
Luxembourg, ce paradis du monde,
Les marbres de
l'Attique, amoureux de Paris,
Voyaient l'air et
les cieux et la terre fleuris.”
-- Malédiction de Cypris.
Toujours, aussi près
du Panthéon se prend-on à regretter
qu'Hugo (eux, les
savants, les politiques, plus ou moins,
s'accommodent de
la vide coupole sous quoi la Mort con-
tinue une séance
de parlement et d'institut) habite un
froid de crypte ;
quand il avait lieu de renaître pareillement
parmi des ramiers,
l'azur ou l'espace.
Affection à part
si se peut, en parlant poèmes, omettre le
souvenir de l'auguste
tête fine que le buste instauré éveille
pour le promeneur
et l'ami, je vouai à Théodore de
Banville un culte.
L'exception de la clarté en laquelle
je l'admire, trait
unique et comme absolu, s'aidera de la
brièveté de ma
causerie. Non que n'importe de signaler
des dons
excessifs, divers ; mais je les confonds en tant
qu'éléments d'un
miracle. Même afin de prouver que je
vois comme tout le
monde, moins bien certes, j'exhume,
sans pitié à mon égard,
une des premières pages 1
qu'écolier je traçai
dans la solitude, à la louange du dieu
dont je ne
trouverais, pour le célébrer aujourd’hui, qu'à
dire mieux les mêmes
choses ; ou ne les calquant pas sur
le tour et la manière
à lui propres et n'empruntant sa
voix. “ Si mon
esprit n'est gratifié d'une ascension aux
cieux mystiques :
las de regarder l'ennui dans le métal
cruel d'un miroir
et, cependant aux heures où l'âme
rythmique aspire à
l'antique délire du chant, mon poëte
c'est Théodore de
Banville qui n'est pas quelqu’un, mais
le son même de la
lyre. Avec lui, je sens la poésie
m'enivrer, ce que
tous les temps ont appelé la poésie, et
je bois à la
fontaine du lyrisme. Fermé le livre, les yeux
avec de grandes
larmes de tendresse et un nouvel orgueil.
Ce que j'ai d'enthousiasme
et de bonté musicale et de
pareil aux rois,
chante et j'aime ! j'aime naître, j'aime les
lumineux sanglots
des femmes aux longs cheveux, et je
voudrais tout
confondre dans un poétique baiser. Nul
mieux ne représente,
maintenant le poëte, l'invincible,
classique poëte,
soumis à la déesse et vivant parmi le
charme oublié des
héros et des roses. Sa parole est, sans
fin l'ambroisie,
que seul tarit le cri ivre de toute gloire..
Les vents qui
parlent de l'effarement de la nuit, les
abîmes
pittoresques de la région, il ne les veut entendre
ni ne doit les
voir : il marche à travers l'enchantement
édennéen, désignant
à jamais la noblesse des rayons et
l'éclatante
blancheur du lis enfant -- la terre heureuse !
Ainsi dut être qui
le premier reçut des dieux la voix
et dit l'ode éblouie
avant notre aïeul Orphée. Institue,
O mon rêve, la cérémonie
d'un triomphe à évoquer aux
heures de
splendeur et de féerie, et l'appelle la Fête
du Poëte : l'élu
est cet homme au nom prédestiné,
harmonieux comme
un poème et charmant comme un
décor. Dans l'empyrée,
il siège sur un trône d'ivoire,
1 Inédit.
ceint de la
pourpre que lui a le droit de porter, le front
ombragé des géantes
feuilles du laurier de la Turbie.
J'ouïs des strophes
; la Muse, vêtue du sourire qui sort
d'un jeune torse,
lui verse l'inspiration -- cependant qu'à
ses pieds meurt
une nue reconnaissante. La grande lyre
s'extasie dans ses
mains sacrées.”
Le pauvre trumeau,
suranné ; et pardon.
Je recueille
quelque fierté, reflet concédé par le prince
de lettres à
l'admirateur vrai, qu'un sentiment, après un
quart de siècle,
se reconnaisse fidèle, pareil mais déve-
loppé ou affiné
dans un sens très aigu, que je vais m'ap-
pliquer à définir,
peut-être, subtilement.
La Poésie, ou ce
que les siècles commandent tel, tient
au sol, avec foi, à
la poudre que tout demeure ; ainsi que
de hautes
fondations, dont l'ombre sérieuse augmente le
soubassement, le
confond et l'attache. Ce cri de pierre
s'unifie vers le
ciel en les piliers interrompus, des arceaux,
ayant un jet d'audace
dans la prière ; mais enfin, quelque
immobilité. J'attends
que chauve-souris éblouissante et
comme l'éventement
de la gravité, soudain, du site par
une pointe d'aile
autochtone, le fol, adamantin, colère,
tourbillonnant génie
heurte la ruine ; s'en délivre, dans
la voltige, qu'il
est, seul.
Théodore de
Banville parfois devient ce sylphe su-
prême.
Celui, quand tout
va s'éteindre ou choir, le dernier ; ou
l'initial, dont la
sagesse patienta, près une source innée,
que des tonnerres
grandiloquents, brutaux fragments
tous par trop étrangers
à ce qui n'est pas le petit fait de
chanter,
abattissent leur colosse réel : pour, oui ! paraître,
comme le
couronnement railleur, sans quoi tout serait
vain.
Si je recours, en
vue d'un éclaircissement ou de
généraliser, aux
fonctions de l'Orchestre, devant lequel
resta candidement,
savamment fermé notre musicien de
mots, observez que
les instruments détachent selon un
sortilège, aisé à
surprendre, la cime, pour ainsi voir, de
naturels paysages
; les évapore et les renoue, flottants,
dans un état supérieur.
Voici qu' à exprimer la forêt,
fondue en le vert
horizon crépusculaire, suffit tel accord
dénué presque d'une
réminiscence de chasse ; ou le pré,
avec sa pastorale
fluidité d'une après-midi écoulée, se mire
et fuit dans des
rappels de ruisseau. Une ligne, quelque
vibration,
sommaires, et tout s' indique. Contrairement
à l'art lyrique
comme il fut, élocutoire, en raison du besoin
strict de
signification. Quoiqu'y confine une suprématie,
ou déchirement de
voile et lucidité, voici le Verbe, de
sujets, de moyens,
plus massivement lié à la nature. La
divine transposition, pour l'accomplissement de quoi existe
l'homme, va du fait à l' idéal. Or, grâce à de
scintillantes
qualités, épanouies
aux deux siècles français aristocratiques,
dont Banville résuma
la tradition en ce mot l'esprit (car
il a
été le seul
spirituel que ce fut donné d'entendre -- dites,
ses amis ! -- et
l'a été lyriquement et comme la foudre)
nous eûmes cette
impression d'extrême, de rare et de
superlatif.. La
sienne, une poésie, je dirai au degré au-
delà, mais point
de seconde main ou artificielle. Je sais,
il se devinait à
ce point, l'héritier, choyé et im-
propre au méchef,
que de tirer, par un témoignage
très tendre ou de
respect, qui en illuminait la beauté
énorme, à même
Hugo, sa fusée de clair rire. Jeux
secondaires,
caractéristiques. Qui, des modernes, à côté
ou comparable ;
selon ce temps-ci ne voulant aucune-
ment en finir avec
un art éternel et vieux comme la vie,
mais le dégager,
en toute pureté, ainsi qu'une vocalise à
mille éclats ? Je
nomme Heine, sa lecture préférée, si
autre ! et un, que
les lettrés d'ici revendiquent autant,
Poe, en de
certains airs cristallins, brefs et jeunes :
Ai-je dit cela ? précisément,
il le fallait ; pour marquer
que ce n'est par
l'étincellement de la gaité (encore qu'il
inventa du coup,
avec les Odes Funambulesques, le
comique versifié
ou issu de la prosodie, rimes et coupes) ;
ni par l'ironie,
dardée souveraine : mais d'après la
nécessité d'un rôle
vierge ou jusque maintenant
inconnu, que
l'Auteur des Cariatides, des Stalactites et
des Exilés, du Sang de la Coupe, des Odelettes,
des
Améthystes, de Nous Tous,
Sonnailies et Clochettes, Dans la
Fournaise, enfin d'un Théâtre prestigieux, pour ne rien
dire de tant de
prose égalée par sa seule conversation,
représente, à
travers les somptuosités, les ingénuités et
les piétés, l'être
de joie et de pierrerie, qui brille,
domine, effleure.
Voilà ma pensée,
apport à une récente cérémonie
exempte d'intrus ;
et depuis lors. Coppée, excellemment,
présida, disant
entre autres paroles, qui me confirment,
" ... c'est
pourquoi il est un vrai poëte ; c'est pourquoi, chez
lui, l'inspiration
et la forme sont d'une égale originalité ;
c'est pourquoi l'on
ne peut ouvrir son livre à n'importe
quelle page, sans
s'écrier : -- c'est du Banville ! -- et sans y
admirer cette
verve de feu, ce lyrisme qui court et bondit
avec la liberté d'un
torrent, ces cris de folle allégresse, ces
pathétiques
sanglots de douleur et d'amour, cette aisance
joyeuse dans la
production, où les rythmes et les verbes
semblent lui obéir
comme des oiseaux charmés." Mendès
et Richepin officièrent,
offreurs d'odes, filiales, superbes.
Leur écho ravive
mon souhait : ou, comme ce fut déjà fait
et le sera encore,ou
que l'hommage à Banville s'achève en
la dédicace d'un
de ces volumes collectifs, rituels doré-
navant de quelques
hautes gloires, dès la Renaissance
appelés Tombeaux, allégoriquement : honneur réservé
aux poëtes. J'exprime
ce désir étrangement, peut-être,
dans une
publication étrangère, pas ! je me souviens que
le poème, le
premier, qui, après le décès du Maître,
apparut, imprimé
par les journaux et de nous sitôt su,
montrait, avec
grandeur et sous une effusion lyrique con-
génère, la
signature de votre Swinburne. Un joyau de
ce genre ne se
perd : il occupera l'endroit éminent en
l'ornementation de
l'urne funèbre littéraire, où la cendre
se remplace par le
juste encens.
Stéphane Mallarmé.
1 Pour Théophile Gautier naguères ; sous
peu, pour Baudelaire.
MAGIE
HUYSMANS se plut
sans une œuvre de portée
infiniment autre
que fournir des documents même
extraordinaires
(il s'agissait de comparaison entre la
magnificence, en
le mal, d'âmes, au XVe Siècle, et nous)
à dénoncer le bizarre
attardement, au Paris actuel, de
la démonialité. Le
Moyen-âge demeure l'époque d'in-
cubation, ou mère
; tout depuis est alliage, avec l'antique,
pour composer
cette vaine, perplexe, toujours échappant
Modernité. J'ignore,
à côté de la législation pétrifiée
romaine quand
stagne une religion, celle des cathédrales,
le motif que cesse
parallèlement le blasphème. Nul qui
ferme les yeux,
avec conscience, ne peut ne percevoir,
régentant la cité
comme au temps défunt, l'accroupie en
le dégagement mystérieux
de ses ailes, Ombre de
Notre-Dame. Le
Sabbat, dessous, conduit par la bande
restaurée des
gargouilles et des figures infâmes, refuse de
choir.
Voici un inattendu
fait-divers, probant ; au sujet du-
quel je m'intéresserai
à quelques réflexions, finalement,
comme toujours,
orientées vers la Littérature.
Un public, ici,
dont peut se faire le recensement,
éprouve du goût
pour des pratiques, que le maintien, à
la cour papale, d'une
charge en vue de les confondre,
désigne comme
vivaces. Hébétude à part, maint fouette,
pour l'excitation,
sa crédulité. Bien : mais que cette
messe-noire
mondaine s'étende à la Littérature, autre-
ment qu'objet d'étude
et invoquant la critique, sur-
prend.
Or, ce qui se
passe, détourna du scandale politique,
un moment, l'attention
de la presse, je ne sais si vous
en êtes informés.
Un homme de haut
caractère et dons, prêtre à l'égard
de qui mieux que
le terme de défroqué j'aime employer
celui solennel
d'interdit, l'abbé Boullan, connu de quelques
ouailles de son
Carmel (en tant que réincarnant Saint-
Jean l'Apocalyptique)
sous le nom du docteur Johannès,
meurt. Quadragénaire,
cardiopathe. N'importe ! les
initiés à son
omnipotence de rétorquer les maléfices (il ne
le fit, en son
cas), ou tout un entourage lyonnais proclame
que le Maître a péri
dans une surnaturelle embuscade,
frappé, sinon
derrière à distance, par deux ennemis, qu'il
combattait d'influence,
les rénovateurs de la Rose-Croix,
nos confrères, MM Joséphin
Péladan et Stanislas de
Guaita. La rumeur
s'enfle ; tant, que de paragraphes et
d'interviews unanimes comme à propos d'un
accident
classé il est
loisible d'extraire des appréciations ainsi que
celle-ci, au moins
d'un poëte, mystagogue de noble vol et
conférencier
occultiste : -- “ Ce que je demande sans
incriminer qui que
ce soit, c'est qu'on éclaircisse les
causes de cette mort.
Le foie et le cœur par où Boullan
fut frappé, voilà
les points que les forces astrales
pénètrent.
Maintenant que des illustres savants....
reconnaissent la
puissance des envoûtements, dussé-
je -- moi qui suis
un adepte de la magie -- braver des
fureurs homicides,
je réclame la vérité, je veux de nettes
explications : je
les veux comme doivent les vouloir MM
Joséphin Péladan,
Stanislas de Guaita et Oswald Wird --
afin que leur
conscience soit légère.” Article de M Jules
Bois : Gil Blas 9 Janvier 1893. Le ton est monté,
on
le voit, jusqu'à
une criante sincérité. Partout, défi,
menaces, avec
quelque gêne de paraître, en diffamateur,
devant les
tribunaux ; polémique. Au sagace écrivain qui
du Père trépassé
fit un protagoniste de son roman, à
Huÿsmans,
appartint de clore le débat, impartialement : --
“ Mais le résultat
(conclut une lettre publique) de tout
cela, me direz-vous.
Le résultat est celui-ci : la mort du
docteur Boullan
peut être considérée comme naturelle,
mais il n'en reste
pas moins acquis -- et c'est à cela que
j'en voulais venir
-- que M de Guaita et les Rose-Croix
se livrent à la
magie noire et que j'avais, par conséquent,
raison lorsque j'accusais,
dans “ Là-Bas “, tous ces gens de
pratiquer le
Satanisme.”
Je vais, moi,
jusqu'à les condamner.
Mon opinion : que
si on a une qualité d'intellect et
d'élocution inouïe
comme la prodigue M Péladan,
on est Soi ; pas Sâr.
La déférence envers le labor-
atoire éteint du
Grand Œuvre consiste à reprendre,
au fourneau, les
manipulations interrompues, poisons
refroidis
autrement qu'en pierreries, pour continuer,
intelligemment,
dans la simple Pensée. Comme il n'existe
d'offert à l'investigation
mentale que deux voies, et c'est
tout, où bifurque
notre besoin, à savoir l'esthétique d'une
part et aussi l'économie
politique : c'est, de cette visée
dernière,
principalement, que l'alchimie fut le glorieux,
hâtif et trouble
précurseur. Tout ce qui se rêva à même,
pur, comme faute
d'un sol, avant la moderne apparition
de la foule, doit être
restitué au domaine social. La
pierre nulle, qui
crée l'or, dite philosophale : mais elle
représente, dans
la science financière, le futur Crédit,
précédant le
capital ou le réduisant à l'humilité de
monnaie ! Avec
quel désordre cela se cherche autour de
nous et que peu
compris ! Il me peine presque de proférer
ces vérités
(impliquant de nets, prodigieux, transferts de
Songe) ainsi,
cursivement, à propos d'un bruit même
suggestif. Neuve,
presque involontaire une piété porte
la science avide
de ne négliger rien qui hanta son com-
mencement
grandiose et puéril, maintenant, à tenter,
comme expériences,
des agissements pareils aux faits ici
en cause. Le verre
d'eau, où enfonce un doigt le
Professeur Charcot,
après y avoir rabattu le fluide
emprunté par ses
passes à un assistant, dont il met à
l'épreuve la
sensibilité. M de Rochas étudie le principe
de l'envoûtement,
en modernisant l'accessoire, une
photographie au
lieu de la célèbre poupée de cire sous
un voile ; il lacère
la carte, cris du patient. Remarquez
vite que ce sujet
est spécial, à l'état d'hypnose,
entraîné aux
expressions de la douleur ; au point que si,
comme ce fut fait,
subrepticement on changeait pour une
autre l'épreuve
convenue de son portrait, le maléficié
partirait en d'identiques
plaintes. Je ne veux sourire.
Indéniablement,
aux extrémités du clavier sensoriel
jaillissent des états
aigus, morbidité chez plusieurs
devenue habitude :
elle constitue, autant que de l'em-
barras, en des
circonstances une supériorité.
Ainsi tout
semblait à point, et le lecteur de journaux
suffisamment avisé,
pour qu'éclatât, comme une fiole aux
doigts la maniant
sous un rayon, chez Messieurs de la
Rose-Croix -- ou,
tenez ! mieux, comme un joli, imprévu,
coupant rire,
auquel le mien se mêle, une accusation
d'empoisonnement
pratiqué à cent et des lieues. Tangible
ou dès que
brutalement produit en actes, tout cet appareil
de Chimère
signifiant pour le littérateur ses titres solitaires
innés, vaut, comme
musée : mais, quand on ramena son
âme à la virginité
de la feuille de papier, on n'y installe
d' autres blasons.
Je dis qu'existe entre les vieux
procédés et le
Sortilège, que demeure la poésie, une
parité secrète :
je le dis ici et peut-être personnellement
me suis-je complu à
le marquer, par des essais, dans une
mesure qui a
outrepassé l'aptitude à en jouir consentie par
mes contemporains.
évoquer, dans une ombre exprès,
l'objet tu, par
des mots allusifs, jamais directs, se réduisant
à du silence égal,
présente la tentative proche de créer :
qui tire sa
vraisemblance de ceci, que l'opération tient
entière dans la
limite de l' idée. Or l'idée d' un objet
uniquement est
mise en jeu par l'Enchanteur de Lettres,
avec une justesse
telle que, certes, cela scintille, à
l'illusion du
regard. Le vers, trait incantatoire ! et, qui
suivant me déniera
au cercle que perpétuellement ferme,
ouvre la rime une
similitude avec les ronds, parmi l'herbe,
de la fée ou du
magicien. A notre occupation revient
le dosage subtil
d'essences, délétères ou bonnes, que sont
les sentiments,
ceux notamment impropres à une
spéculation. Rien
autrefois sorti, pour les illettrés, de
l'artifice humain
authentique, le seul, résumé en le Livre,
et qui flotterait
imprudemment dehors au risque d'y
volatiliser un
semblant, ne veut disparaître, du tout :
mais se reploiera
vers les feuillets par excellence
suggestifs et
dispensateurs de charme. Coupable qui
opère sur cet Art,
avec cécité, un dédoublement
inepte ; ou en sépare,
pour les réaliser dans une industrie
à côté, les délicieuses,
pudiques, à peine exprimables
prérogatives. Stéphane
Mallarmé.
FAITS-DIVERS
À PART des vérités,
que le poëte peut extraire et
garde pour son secret,
hors de l'entretien, méditant
les produire, au
moment opportun avec transfiguration,
rien, dans cet
effondrement de Panama, ne m'intéressa, par
de l'éclat. Aux
fantasmagoriques couchers du soleil, quand
croulent seuls des
nuages (et ce qu'à l'insu l'homme leur
confie
probablement de ses rêves), une liquéfaction de trésor
coule, s'étale,
rutile à l'horizon. J'y ai l'impression de ce
que peuvent être
des sommes, millions par centaine ou au-
delà, égales à
celles dont l'énumération, au réquisitoire et
dans la superbe défense
des avocats, pendant le procès, me
laissa,
relativement à leurs existences, incrédule. Pourtant,
il est, cet or, et
même partout un peu ! mais l'incapacité
des chiffres,
grandiloquents, à le traduire, vraiment relève
d' un cas ; où
personne ne se complut à voir. Je me
trouve nul, pour
l' expliquer ; encore que ce soit un indice
que, plus une somme
se majore ou recule, quant à l'homme
simple, vers l'improbable,
elle reçoit, pour s'inscrire, plus de
zéros ; signifiant
que son total équivaut à rien, presque. Que
cache ce défaut d'
éblouissement révélé par la discussion
d'intérêts
financiers, les plus vastes d'un siècle, sinon, peut-
être, qu'élire un
dieu n'est pas pour le confiner à l'ombre
intérieure des
coffres en fer et des poches. Voilà son
manque de
splendeur, l'instant venu ou quand il y aurait
lieu de rayonner.
Il n'est pas jusqu'à ces chèques fameux
qui ne le
desservent et, notamment un soin par le destina-
taire pris d'y
tronquer et rendre méconnaissable la
signature. Tout a été
gris, méprisable, camaïeu : alors
qu'était en jeu ce
qui seul éclaire les consciences. L'engin
de terrible précision
qui soit, aboutit à du vague. Milliard
a fini, je redirai
Pactole. Ce refus, plausible en temps
quelconque, des
affaires, où plutôt s'agit d'épandre le
voile, à trahir
quelque somptuosité peut cesser, dans le
désespoir et si la
lumière se fait brutalement de dehors.
.... Alors des
magnificences pareilles au vaisseau qui
s'incendie, ne se
rend et fête ciel et eau de son
héroïsme. Le
badaud doit arguer de l'effacement terne
de l'or, dans une
des circonstances théâtrales de paraître,
aveuglant, clair,
cynique, l!indifférence où la monnaie
tient chacun quand
ce n' est l'occasion d'y faire main
basse. La très
vaine divinité universelle, sans manifesta-
tion ni pompes. Je
n'élève aucune plainte de ma décep-
tion, songeant, à
part moi, que peut-être, en raison d'un
tel phénomène, et
pas pour un autre, revient à l'écrivain ce
don d'amonceler de
radieuses clartés avec les seuls mots
qu'il profère,
comme ceux bien mis en place par exemple
de Vérité et de
Beauté.
Abstention de tout
feu d'artifice ostentatoire, chez le
monstre en faveur
de qui peu à peu abdique l'individu
jadis humain :
elle ne laisse pas cependant que d'illuminer
une intense et
poignante figure de vieillard par un peuple
longtemps acclamé,
l'athlète chu, Ferdinand de Lesseps.
Je ne saurais même
dire si le grand âge le marquant
comme d'une
stupeur à l'approche d'événements qui lui
demeurent étrangers,
et consentant qu'ils échappent à sa
destinée, ne lui
confère pas une supériorité entre ses con-
temporains. Il
ignorera à jamais le désastre d'une por-
tion de gloire
nationale attenant à la sienne. La coutume
veut, en effet,
que le condamné par défaut, c'est le cas, ne
puisse être appréhendé
avant signification du jugement :
or, parce qu'il ne
comprendrait pas, on la différera
toujours.
Tels sont les faits.
Comme imagination
dans la mise au point d'un héros
noble et pénible,
avouez que ce n'est pas mal, quant à la
modernité : qui
noie et efface plutôt, brume sur tout édifice,
les marbres.
Aucune époque ne groupe mieux ces
éléments d'une
tragédie que la nôtre, involontairement.
Isoler le
principal personnage m'importait, attendu qu'il
confirme par son
exception trop aisément la remarque,
indiscutable, que
souffle ce procès. Ou l'inaptitude en
quelques cas de la Justice à flétrir. Ajoute que je ne récuse
ici son
intervention ni, je poursuis, dès l'instant qu'
actionnée et mue,
un résultat, la sentence. Il faut, pour
conclure une de
ces extraordinaires entreprises qui, en
la finance,
importent quelques restes de la guerre,
qu'on soit
couvert, par le tyran : ou malheur ! un
anonymat
gouvernemental peut, il doit, s'entre-
mettre et tout arrêter
court. Suez a réussi,
coupablement.
Toutefois ne pas perdre de vue que
la fonction de la
Justice est une fiction, cela par le
fait seul qu'elle
ne rend pas l'argent. Homme, jamais,
ne sera nié par
une machine, nette, impartiale, cor-
recte je le sais.
Je ne demande même pas compte à la
légalité de ceci,
qu' elle n'ait pas les mots heureux et, par
exemple, indique
la calamiteuse fin infligée au promoteur
d'une des
grandioses aventures contemporaines, du trait
succinct “ d'escroquerie.”
Je la comprends simplificatrice
par devoir et en
raison qu'il n'y a pas besoin d'épithètes
multiples pour dénombrer
les hommes ; quand ils échap-
pent à l'élite. Je
ne la blâme en rien, dis-je et m'incline
devant la chose
jugée, comme il suffit ; aussi devant les
termes, parce que
je les sais faux et que par leur géné-
ralité sinistre
vient le salut, pour tel sentencié. Lequel
sera frappé, pour
montrer qu'il n'est pas atteint ou que de
belles têtes se
portent haut quand même. Ainsi de cette
étrange heure, une
attristante que puisse traverser quelque
nation (à son
sujet je me promettais de n'écrire ou c'est
peu mon affaire)
l'aperçu, qui jaillit, malgré tout et moi-
même. Sauf la plèbe
d'âmes excitée par une statue à
terre, personne,
que le jugement rendu satisfasse dans les
mystérieuses
arguties de son équité. Un arrêt reste
chose grossière à
cause même du nombre trop grand de
ceux dont il
devient le porte-parole ; il laisse outre les
appels juridiques
et des cassations, une échappatoire
aux esprits, eux,
souverains. Formalité respectable ou
nécessaire pour le
bon ordre commun, en tant qu'un
doigt prompt sur
l'épaule avec insistance “ arrêtez-vous,
Messieurs, je ne
permets “ : sans la marque vieille au fer
rouge. Quelque
point de vue suit toute commotion
publique, il prévaut
pour les ans. La lueur prend, dès
que notée juste,
une valeur, inappréciable chez nous,
en une
embryonnaire démocratie que veut obscurcir le
mensonge vomi par
on ne sait quelle gueule ! d'une arme
au nom de tous
capable de détruire l'individu ; soit de lui
ôter à coup
certain l'honneur. Une idée par hasard est
sortie de ce qui
se dénomme “ le monde “ et le rattache
à cette acuité
dans le goût et l'émotion, qui
fut son passé français.
Les salons ont conversé juste.
Tant de mains, en
quelque façon anarchistes, de
gens pourtant de
convention, retardant leur élan
de crainte de paraître
protester contre l'arrêt à
peine lu qui serrèrent
dignement, spontanément, grave-
ment la main des condamnés,
comme si rien ne s'était
passé, y effaçant
la trace de ligatures infamantes : elles
ont signifié
quelque chose d'inconscient et de suprême.
Juges, prononcez :
à nous, un tribut payé par les
imprudents, de
leur remettre la peine, non ; du moins,
d'intimes et supérieures
conséquences. Je ne connais,
renouant à l'ordre
des faits ce sentiment très neuf,
imprécis, certain
qui s'est fait jour, ou que songea
déterminer cet
article, l'intention des cabinets d'Europe
et de notre propre
chancellerie relativement au plus
gemmé et chamarré
de décorations octogénaire pauvre
qui soit : et si
l'on s'entendra pour en dénuer ses
solitaires et
proches obsèques. Un doute me demeure
que l'Académie
française, gardienne si soucieuse de tout
formalisme (elle
représente les lettres) opère la radiation
du vieux M de
Lesseps, reçu naguères inconsidérément
par une prévenance
extra-littéraire.
Stéphane Mallarmé.
CONSIDÉRATIONS SUR
L'ART DU BALLET
ET LA LOÏE FULLER
RELATIVEMENT à la Loïe
Fuller, en tant qu'elle se
propage de tissus épanouis
alentour et ramenés à sa
personne par
l'action d'une danse solitaire, depuis un
hiver, au rare étonnement
des parisiens devant une
révélation, tout a
été dit en des études quelques unes
presque des poèmes
; mon intention n'est de rien ajouter.
Plutôt comme tout à
l'heure, parmi les bois ou les prés et
l'eau, avant d'autoriser
un hâtif soleil naturel à tout à fait
dissiper mes réminiscences
citadines, je m'y complus ; fixer,
la seule,
indiscutablement, qui mérite une arrière-attention,
vu que l'esprit
chez moi s'obstine à en tirer ce que, peut-
être, elle
signifia. Le don, de toute ingénuité et avec
certitude fait,
par cet exotique fantôme, au Ballet, selon
moi la forme théâtrale
de poésie par excellence, je le
déclare
inestimable. Reconnaître cet apport, entier et
dans ses conséquences,
me plaît ; tard, à la faveur du
recul.
Une banalité s'interpose
à travers de l'éblouissement,
entre le spectacle
dansé et vous ; l'empêchement à
ce que cette extériorité
satisfasse la suprême délicatesse,
comme par exemple
y atteint le plaisir trouvé dans la
lecture des vers,
découle seulement de l'inintelligence,
chez le librettiste,
des moyens subtils qu'il emploie :
celui-ci ne pénètre
l'arcane de la Danse. La restaurer,
et son esthétique,
outre-passe quelques notes à
côté, où, du
moins, je dénoncerai, à un point de
vue facile et
proche, une erreur ordinaire à la mise en
scène : aidé comme
je suis, inespérément et soudain, par
la solution que déploie,
avec le vaste jeu seul de sa robe,
ma très peu
consciente ou volontairement ici en cause
inspiratrice.
Quand, au lever de
rideau, dans une salle de gala ou
tout local, apparaît
ainsi qu' un flocon, d'où soufflé ? mira-
culeux, la
Danseuse, le plancher évité par bonds ou que
marquent les
pointes, immédiatement, acquiert une
virginité de site étranger,
à tout au delà, pas songé ; et
que tel indiquera,
bâtira, fleurira la d'abord isolante
Figure. Le décor gît,
futur, dans l'orchestre, latent
trésor des
imaginations ; pour en sortir, par éclats, selon
la vue que dispense
la représentante ça et là de l'idée à la
rampe. Pas plus !
or cette transition de sonorités aux
tissus (qu'y a-t-il,
mieux à un voile ressemblant, que la
musique !) est,
visiblement, ce qu'accomplit la Loïe Fuller,
par instinct, avec
ses crescendos étalés, ses retraits, de
jupe ou d'elle,
instituant le séjour. L'enchanteresse crée
l'ambiance, la
tire ainsi de soi et l'y rentre, suc-
cinctement ; l'exprime
par un silence palpité de crêpes de
Chine.
Selon ce sortilège
et aussitôt va de la scène disparaître,
comme dans ce cas
une imbécillité, la plantation tradi-
tionnelle de
stables ou opaques décors si en opposition
avec la mobilité
limpide chorégraphique. Châssis peints
ou carton, toute
cette intrusion, maintenant, au rancart ;
voici rendue au
Ballet l'authentique atmosphère, ou rien,
une bouffée sitôt éparse
que sue, le temps d' une évocation
d' endroit. La scène
libre, au gré de la fiction, exhalée du
jet d' un voile
avec attitudes et le geste, devient le très
pur résultat.
Originellement ou
hors de cet emploi, l'exercice, étudié
comme invention,
comporte une ivresse féminine et simul-
tané un
accomplissement, je le dirai, industriel : la ballerine
se pâme certes, au
bain terrible des étoffes, souple, radieuse,
froide et elle
illustre tel thème circonvolutoire à quoi tend
la voltige d'une
trame loin éployée, pétale et papillon
géants, conque ou
déferlement, tout d'ordre net et
élémentaire. L'art
jaillit incidemment, souverain : de
la vie communiquée
à des surfaces impersonnelles
eurythmiques,
aussi du sentiment de leur exagération,
quant à la
figurante : et de l'harmonieux délire.
Rien n'étonne que
ce prodige naisse d'Amérique, et c'est
grec. Classique en
tant que moderne tout à fait. Au
même instant on goûte
de la surprise comme devant une
innovation exempte
d'attaches ou de précédent et quelque
réminiscence poind
que cela n'a pas été sans se produire
par exemple dans
les réjouissances de la civilisation asiatique
reculée, où fut
tout : qu'une femme associât l'envolée de
vêtements à sa
danse vertigineuse et puissante au point
de les soutenir, à
l'infini, comme l'image de sa seule
expansion.
Le charme, oui,
tient en cet effet, spirituel. Si j'ai
montré du coup le
changement qu'au Ballet, exempt de
tout accessoire
que la présence humaine, rétabli, porte
l'introduction d'une
telle nouveauté, ce demeure aussi ma
tentation d'en
scruter la poésie, conforme au principe du
genre.
Toute émotion
vient de vous et, constituant votre
milieu, vous élargit
à ses confins. Ainsi par ce dégagement
multiple de plis,
autour d'une nudité, grand, orageux,
planant en le
contradictoire vol où l'ordonne celle-ci ; elle
se magnifie à une
ampleur démente jusqu' à s'y dissoudre,
la robe évoluant
comme seule et uniquement en train.
Avec ce droit,
centrale, car tout obéit à son impulsion ;
puis epuisée en le
tourbillon, dehors, de sa puissance, elle
s'évoque soudain,
par sa volonté disséminée aux extré-
mités diamantales
de chaque aile et darde sa statuette,
stricte, humaine,
debout ; morte aussi de l'effort à ressaisir
en leur libération
presque d'elle les derniers sursautements
attardés d'écume
et de lueur.
-- Ou le métrage,
ici évalué, de ses effluves.
Fusion, sans arrêt,
aux véloces étoffes elles-mêmes se
muant selon une
agitation virtuelle : joignez la fantas-
magorie du reflet
oxhydrique par nuances inouïes de
crépuscule ou de
grotte, leur rapidité en l'échange de
passion, sourire,
deuil, colère, délice, il faut pour les
mouvoir,
prismatiques ainsi simplement, avec violence ou
diluées, la furie
diaprée d'une âme comme mise à l'air ici
par un artifice.
Silencieuse tant !
que proférer un mot à son sujet,
durant qu'elle se
manifeste, très bas et pour l'édification
de quelque
voisinage, sembla impossible, à cause que
d'abord elle
confondait : la vision, peut-être, ne sera pas
éteinte sous un
peu de prose que voici. A mon avis, il
importait, ou que
la mode disperse cette délicieuse
éclosion
contemporaine, suggestive, spéciale, d'en extraire
la leçon même
sommairement.
Comment, dans ma
promenade, une matinée bientôt
d'été, en un jardin,
tandis que je me remémorais, pour les
exclure, les
sensations de la saison théâtrale récente, seul
cela, un “ numéro “
de café-concert à vrai dire extraordi-
naire, m'apparut-il
ainsi que valant malgré sa décolora-
tion déjà que j'en
résumasse, pour mon profit, le sens, je ne
sais : excepté
que, probablement, cette exhibition avait
plusieurs mois
représenté la somme de beauté supérieure
que proposa une
capitale à l'intelligence du poëte et à la
stupeur de la
foule. Stéphane Mallarmé.
THÉÂTRE
TOUT, la
polyphonie magnifique instrumentale, le
vivant geste ou
les voix de personnages et de dieux,
au surplus un excès
apporté à la décoration matérielle,
nous le considérâmes,
dans ce récent et tardif triomphe
du génie ici, avec
la Walkyrie ; éblouis par une telle
cohésion des
splendeurs en un art qui aujourd’hui devient
la poésie : or va-t-il
se faire que le traditionnel écrivain
de vers, celui qui
s'en tient aux artifices humbles et sacrés
de la parole,
tente, selon sa ressource unique subtilement
élue, de rivaliser
! Le bon livre versifié convie à une
idéale représentation.
Des motifs d'exaltation ou de
songe s'y nouent
entre eux et se détachent, d'après une
ordonnance et leur
individualité. Telle portion d'œuvre
incline dans un
rythme ou mouvement de pensée ; à quoi
s'oppose tel
contradictoire dessin. L'un et l'autre, pour
aboutir, et
cessant, où interviendrait plus qu'à demi,
comme sirènes
confondues par la croupe avec le feuillage
et les rinceaux d'une
arabesque, la figure ; qui demeure
notre seule idée.
Le théâtre, inhérent à l'esprit, quiconque
d' un œil certain
regarda la nature, le porte avec soi, résumé
de types et d'accords
; tels que les partage un tome,
ouvrant des pages
parallèles. Le précaire recueil d'inspi-
ration diverse,
sublime, c'en est fait ; ainsi que du hasard,
qui ne doit, et
pour sous-entendre le parti-pris, jamais
qu'être simulé.
Une symétrie comme elle règne en tout
édifice, le plus
vaporeux, de vision et de songes, prévaut,
dans ce triomphe
de la lecture. La jouissance vaine
cherchée par feu
le Rêveur-roi de Bavière dans une
solitaire station
aux déploiements scéniques, la voici, à
l'écart d'un
public encombrant moins que sa vacance aux
gradins, atteinte
; par le moyen ou restaurer le texte, nu,
du spectacle.
Volume en main, et le véritable est fait de
vers, je supplée,
avec l'accompagnement de tout moi-
même, ou monde !
ou j'y perçois, discret, le drame.
Cette moderne
tendance marquée à quelque sceau
d'absolu,
soustraire à toutes contingences de la représenta-
tion, grossières
ou même exquises selon le goût jusqu'à
présent, l'œuvre
par excellence ou poésie, a induit ici de
très strictes
intelligences, celle, en premier lieu, de M de
Régnier ainsi que
le suggère l'ensemble des Poèmes Anciens
et Romanesques ; ou guères plus tard qu'à l'instant, M Retté,
avec sa suite
diaprée, libre et large, nommée Une Belle
Dame Passa. Installer, par une convergence de fragments
harmoniques en
leur centre, là même, une source de drame
latente qui reflue
à travers le poème, désigne ces jeunes
maîtres et j'admire
; autant, le jeu où insista M Ferdinand
Hérold.
Ouvertement et sans réticence, il nous octroie
l'action je dirai
dans la plénitude, et faste entier : acteurs,
le port noté par
la déclamation, puis le site, des chants,
toute une multiple
partition ; du fait de l'intègre discours.
Que dépouillé,
enfin, de direct effet ou de mécanisme !
fondu,
transportant l'invité, loin d'appréhensions.
Autre, l'art de M
Maeterlinck qui, aussi, inséra le
théâtre au livre.
Non cela symphoniquement
comme il vient d'être dit,
mais avec une
expresse succession de scènes, à la Shake-
speare ; il y a
lieu, en conséquence, de prononcer ce nom
quoique ne se
montre avec le dieu aucun rapport, sauf de
nécessaires. Un écrivain
qui sauvegarde certainement
l'honneur de la
presse en faisant que toujours y ait été
parlé ne fut-ce
qu' une fois, par lui, avec quel feu, de
chaque œuvre
d'exception, M Octave Mirbeau, à l'appari-
tion, voulant éveiller
les milliers d'yeux soudain, eut raison
d'invoquer
Shakespeare, comme un péremptoire signe
littéraire, énorme
; puis il nuança son dire de sens délicats.
Lear, Hamlet lui-même.
et Cordélie, Ophélie, je cite
des héros reculés
très avant dans la légende ou leur
lointain spécial,
agissent en toute vie, tangibles, intenses :
lus, ils froissent
le papier, pour surgir, corporels. Diffé-
rente j'envisageai
la Princesse Maleine, une après-midi
de
lecture restée l'ingénue
et étrange que je sache ; où
domina l'abandon,
au contraire, d'un milieu à quoi, pour
une cause, rien de
simplement humain ne convenait. Les
murs, au massif
arrêt de toute réalité, ténèbres, basalte,
en le vide d'une
salle : les murs, plutôt de quelque
épaisseur isolées,
des teintures vieillies en la raréfaction de
l'endroit ; pour
que leurs hôtes déteints avant d'y devenir
les trous, étirant,
une tragique fois, quelque membre de
douleur habituel,
et même souriant, balbutiassent ou
radotassent,
seuls, la phrase de leur destin. Tandis qu'au
serment du
spectateur vulgaire, il n'aurait existé personne
ni rien ne se
serait passé, sur ces dalles. Bruges, Gand,
terroir de
primitifs ; désuétude.. on est loin, par ces
fantômes, de
Shakespeare.
Les officiels
juges de plusieurs grands journaux me
paraissent, dans
une dernière aventure, improprement
avoir joué de
cette grande allusion et pas sans quelque
trouble dans la précipitation
à malmener une œuvre
délicieuse et mystérieuse,
jeune : attendu que restera difficile
à discerner si précisément
ils reprochaient à l'auteur de
l'Intruse, des Aveugles
et des Sept Princesses qu'il rappelât
trop Shakespeare
ou de ne pas l'évoquer à leur gré suffi-
samment,
distinction, du reste, important peu à mon
constat, je crois
comme au leur. Un pavé se trouvait à
portée et plus
carré, plus lourd, même que de la mauvaise
foi. Ajoutons qu'il
y avait raison, celle-ci, pourtant, à
l'employer,
uniment. Faire à un dramaturge étranger,
nouveau, expier sa
notoriété européenne issue d'un article
fameux, à la place
même d'où, excluant une autre aide,
elle s'était
propagée presque en de la gloire. Tout une
scission, maintenant
se fait, jusqu' à la colère, dans la
littérature, chez
nous, par exemple entre les hommes
contournant les
soixante ans et maints qui émergent de
leur trentaine, et
c'est nettement question d'âge. Je
m'amuse beaucoup à
considérer cet échange, et les poings ;
l'assaut, épars :
la défense unanime furieuse.
La pièce sauve du
guet-à-pens, indiquait un choix
sagace, Pelléas et
Mélisande, de passion, et d'inquiétude
franchement. Montée
avec perfection, par notre con-
frère M Mauclair,
en toute simplicité ; dite, souveraine-
ment. Ambigu décor
et forêt comme appartements. Le
costume dans le
ton, et c'est bien, de l'esprit et des rôles ;
prêtant cette
significative coloration au geste. Une
matinée seule. élite.
Le tort serait d'avoir dérangé,
rien d'autre, en
l'y convoquant, la grosse critique, chargée
de formuler aux
badauds tenus hors de cette solennité,
l'opinion que tous
sont incapables d'émettre parce
qu'elle n'existe
pas concurremment, du moins, au langage
ou se résoudrait
par un bâillement. Aussi la bande
argua, entre des
griefs, très justement, d'ennui ; mais cela
demeure un
malentendu, puis que ceux au nom de qui
elle a le devoir
d'exprimer ce sentiment devant une œuvre
littéraire haute
et pure, manquaient.
L'ouvrage, imprimé
à Bruxelles il y a un an environ,
hier secoué sur
notre scène (on pouvait, si privément et à
l'abri d'intrusion),
émane, de ses feuillets, un délice.
Préciser ? Ces
tableaux, brefs, suprêmes. Quoique ce
soit a été rejeté
de préparatoire et machinal, en vue que
paraisse, extrait
par enchantement, ce qui chez un spectateur
se dégage d'une
représentation, l'essentiel. Il semble que
soit jouée une
variation supérieure sur l'admirable vieux
mélodrame.
Silencieusement presque, comme les traits
partent épurés, en
l'abstention du déchet qui suffit
d'ordinaire !
silencieusement et abstraitement au point que
dans cet art, où
tout devient musique dans le sens propre,
la partie d'un
instrument même pensif, violon, détonnerait,
par inutilité.
Peut-être que si tacite atmosphère inspire, à
l'angoisse qu'en
ressent l'auteur, ce besoin souvent de
proférer deux fois
les choses, pour une certitude qu'elles
l'aient été et
leur assurer, à défaut de tout, la conscience
de l'écho. Sortilège
fréquent, autrement inexplicable,
entre cent ; qu'on
nommerait à tort procédé. Le poëte,
je reviens à mon début,
hors d'entreprises prodigieuses
comme Wagner par
exemple, ici n'a pas à s'ingénier
d'autre chose que
ce qui est son air respirable, l'âme seule
et parfum de tout
; qu'il s'adresse par l'intime écrit à
l'ordonnateur de fêtes
en chacun, ou communique avec
une assistance
comme cela vient de se présenter avec
charme. Stéphane Mallarmé.
THÉÂTRE
(Suite)
L'OCCASION depuis
peu se présenta d'étudier à la
fois une œuvre
dramatique neuve et certaines
dispositions secrètes
à lui-même du public parisien.
Avec la
proclamation de sentiments supérieurs, rien ne
me captive, tant
que lire leur reflet en l'indéchiffrable
visage nombreux,
que forme une assistance. Je me
reporte au récent
gala littéraire donné par M Edouard
Dujardin, pour
produire la Fin d'Antonia.
L'auteur montre
une des figures, intéressantes d'au-
jourd'hui. Celle
du lettré, une flamme continue et pure
le distingue
(romancier avec les Hantises, Les
Lauriers sont
coupés, poëte A la Gloire d'Antonia,
Pour la Vierge du Roc
ardent et dans La Réponse de la Bergère
au Berger) ; mais
pas professionnel,
homme du monde, sportsman comme
naguères le fondateur
et l'inspirateur des Revues Indé-
pendante et Wagnérienne : il gréerait
demain la voilure
autrement qu'en vélin
de quelque authentique yacht. Je
le veux voir, pour
cet instant, costumé du soir, une pluie
d'orchidées au
revers de l'habit, ombre de trois-quarts selon
la rampe éteinte,
avec une jolie inclinaison de toute l'atti-
tude ; mystérieux,
scrutant du monocle le manuscrit de
son prologue :
whistlérien. Trois étés, consécutifs, il
invita Paris à
connaître les diverses parties, ou, chaque,
une Tragédie
Moderne, de la légende d'antonia. Ces
jours-ci spécialement
et pour la conclusion il usa de faste.
La très courue, élégante
salle du Vaudeville louée excep-
tionnellement, ses
dégagements plantés en serre et drapés
de fête, vers la
rue, au point d'y retarder la circulation
... A mon sens,
une erreur ! encore que je ne l'impute
à de l'ostentation
personnelle chez l'impressario, il me
frappe comme désintéressé
de toute facile gloire, ou
crédule à la seule
vertu de son œuvre, candidement : pour
l'effusion de
celle-ci et en faire, avec sincérité, la preuve
il convoqua devant
une vision de primitif, lointaine et nue
outre des
amateurs, le boulevard.
L'aventure aurait
pu tourner autrement qu'avec quelques
rires épars mais
exaltés jusqu'au malaise, interrompant la
belle attention,
respectueuse, probe décernée par une
chambrée
magnifique et ses francs applaudissements.
Votre terme, est à
la mode ici, de snobisme, appliqué à
la
littérature et aux
arts ; et le fait aussi, on commence, à
l'endroit de ces
suprêmes ou intactes aristocraties que nous
gardions, la
feinte d'un besoin, presque un culte : on se
détourne, esthétiquement,
des jeux intermédiaires proposés
au gros du public,
vers ; l'exception et le moindre indice,
chacun se voulant
dire à portée de comprendre quoi que ce
soit de rare. J'y
perçois le pire état ; et la ruse propre
à étouffer dès le
futur la délicate idée (il ne restera plus
rien de soustrait)
; enfin, je m'apitoie hypocritement, un
danger, pour cette
artificielle élite. La stupéfaction,
aiguë autrement
que l'ennui et laquelle tord les bouches
sans même que le
baîllement émane, car on sent qu'il n'y
a pas lieu et que
c'est délicieux, certes, mais au-delà de
soi, très loin. A
ce nouveau supplice la détente viendrait
de quelque
possibilité de rire, abondamment, avec une
salle entière, si
un incident y aidait, par exemple le faux
pas de l'actrice
dans sa traîne ou une double entente
tutélaire d'un
mot. J'ai pu, concurremment à l'intelligence
prompte de la
majorité, noter l'instauration, en plusieurs,
de ce phénomène
cruel contemporain, être quelque part où
l'on veut et s'y sentir étranger : je l'indique à la psychologie.
Un argument ou
programme d'avance aux mains du
spectateur, ainsi
que la coutume règne dans les concerts :
n'allait-on pas
reconnaître comme une musicale célébra-
tion et figuration
aussi de la Vie, confiant le mystère
au langage seul et
à l'évolution mimique ?
Transcrire ce
feuillet :
Dans la première
partie de la Légende, l'Amante s'est
rencontrée avec
l'Amant ; l'Amant est mort ; et, dans la
seconde partie (Le Chevalier du Passé), l'Amante est
devenue la
Courtisane ; mais, au milieu de son triomphe, le
passé est réapparu
et lui a appris la vanité de sa gloire ;
et elle est
partie.
“ Maintenant, c'est
une Mendiante. Elle a renoncé les
anciens désirs ;
elle ne veut plus rien que le silence et la
solitude de la
retraite ; une vie spirituelle en dehors du
monde et au dessus
de la nature (comme autrefois la vie
religieuse) est la
fin qu'elle a crue possible. Ainsi son
orgueil d'ascète a
accepté d'être la Mendiante qui tend la
main pour le pain
quotidien.
“ 1er
Acte. La scène est dans la montagne... La
mendiante est
seule ; mais un jeune berger qui passait l'a
vue et il revient.
C'est la lutte de l'enfant de la nature
et de celle qui
veut renoncer la nature. Le berger la
violente.
“ 2ème
Acte. La Mendiante s'efforce de mépriser et
d'oublier la
violence qu'elle a subie... Mais en son être
l'humanité n'est
pas morte ; ce jeune berger qui l'a violentée,
c'est la nature
qui l'a reprise, la nature au dessus de qui il
est impossible de
s'élever. Elle le comprend, et, dés-
espérée de voir
les souffrances de la vie recommencer pour
elle, elle veut
mourir. Des paysans la sauvent et la
recueillent.
“ 3ème
Acte... Le destin qui a jeté le jeune berger
sur le passage d'Antonia,
a voulu que dans ses bras elle
conçût. Elle va être
mère ; et maintenant elle connaît
pourquoi elle ne
pouvait s'échapper hors de l'humanité, et
que sa fin est là
dans la maternité.
“ Sa Fin c'est qu'après
avoir tant désiré et tant souffert,
elle laisse après
elle l'enfant qui vivra la vie à son tour et
perpétuera la vie.”
Je ne saurais dire
mieux des personnages sinon qu'ils
dessinent les uns
relativement aux autres, à leur insu, en une
sorte de danse, le
pas où se compose la marche de l'œuvre.
Très mélodiquement,
en toute suavité ; mus par l'orchestre
intime de leur
diction. La modernité s'accommode de ces
lacs et tours un
peu abstraits ; vraiment d'une façon
inattendue si déjà
on ne savait ce que de général et de
neutre prévaut, et
d'apte à exprimer le style, dans notre
vêtement même la
redingote, comme cela se montra aux
deux représentations
des ans préalables. Tout à l'heure
la troisième ne
requit pas cette réflexion. L'accord d'un
art naïf s'établissait,
selon le site et le costume devenus
agrestes, tout de
suite avec des émotions et des vérités
amples, graves,
primordiales.
Cette parenthèse.
Je ne me refuse
par goût à aucune simplification et eu
souhaite, à l'égal
de complexités parallèles : mais le théâtre
institue des
personnages agissant et en relief précisément
pour qu'ils négligent
la métaphysique, comme l'acteur
omet la présence
du lustre ; ils ne prieront, vers rien,
hors d'eux, que
par le cri élémentaire et obscur de la
passion. Sans
cette règle, on arriverait, au travers
d'éclairs de la
scolastique ou par l'analyse, à dénommer
l'Absolu : l'invocation,
que lui adressent, au finale, des
bûcherons, me paraît
à cet égard procéder trop directe-
ment. La cime d'un
saint mont appuyé en fond, elle-
même aux frises
coupée par une bande de ciel, indéniable-
ment pour suggérer
un au-delà, suffisait, invisible ; et
rabattue en la
pureté d'âmes, elle en pouvait jaillir,
comme hymne
inconscient au jour qui se délivre... A
quoi bon le décor,
s'il ne maintient l'image : le traducteur
humain n'a, poétiquement,
qu'à subir, et à rendre, cette
hantise.
L'attrait majeur
qu'exerce sur moi la tentative de M
Dujardin vient
incontestablement de son vers. Je
veux garder, à un
emploi extraordinaire de la parole qui,
pour une ouïe
inexperte, se diluerait, quelquefois, en prose,
cette appellation
: où sera-t-il, le vers ? pas en rapport
toujours avec l'artifice
des blancs ou comme le marque le
livret. Tel tronçon
n'en procure un, par lui-même ; et,
dans la multiple répétition
de son jeu seulement, je saisis
l'ensemble métrique
nécessaire. Ce tissu transformable et
ondoyant où, sur
tel point, afflue le luxe essentiel à la
versification dont
le trésor, par places, s'espace et se
dissémine, précieusement
convient à l'expression verbale
sur la scène. Un
bonheur, davantage ; je touche à
quelque instinct
magistral. Voici les rimes dardées sur
de brèves tiges,
accourir, se répondre, tourbillonner, coup
sur coup, en
commandant par une insistance à part et
exclusive l'attention
à tel motif de sentiment, qui devient
nœud capital. Les
moyens traditionnels notoires se pré-
cipitent ici, là ;
ou évanouis par nappes, afin de tout
résumer,
nativement et éperdument, en un jet, d'altitude
inusitée. J'aime
ces ébats de notre séculaire prosodie,
car ce sont eux, légitimement
; mais sans la contrainte
qu'ils exigeaient
pour charmer. Alors triomphe une
vitalité et comme
l'orgueil de trouver et d'employer, en
toute joie, de
naturelles intentions. Je vais citer :
LA MENDIANTE
Au temps des
amours fatidiques,
Celui que j'ai aimé
me dit de sa voix prophétique,
De sa voix de
mourant,
De sa voix d' idéal
amant :
Notre amour,
C'eût été que ne périsse
pas notre jour ;
Notre amour
C'eût été que ce
que nous étions
Se perpétue parmi
les générations ;
Notre amour, que
n'a-t-il donc été
La continuité
Des joies et des
douleurs par où nous avons passé !
Notre amour, oh !
c'était, femme, que je sois père,
C'était que tu
sois mère.
Et puis,
Au sein des fards,
de fleurs et de folies,
Le chevalier de
mon âme meurtrie,
Le chevalier du
passé de ma vie,
Il dit, il dit,
Celui qu'évoquèrent
mes mélancolies
Il dit :
Va et cherche ta
route ;
Elle fleurira, ton
âme absente ;
Toi, la prédestinée
Elle finira ta
destinée.
Alors, comme j'allais
quitter
L'humanité,
Le destin t'envoya,
berger juvénile,
Du fond de l'inconnu
le destin subtil
T'a poussé,
triomphant et vainqueur,
Sur le chemin où
s'égarait mon cœur,
Et par toi, ô
berger du hasard, et par toi, ô berger du destin,
Voici que s'accomplit
la fin.
Je vais être mère
;
Sur la terre
Je ne mourrai pas
tout entière.
O mon enfant, dans
ton âme
J'enfanterai et je
mettrai et je reposerai mon âme ;
Dans ton jeune cœur
Battra mon cœur
Et ta chair
Ce sera ma chair.
Chair
De ma chair,
Cœur
De mon cœur,
âme
De mon âme,
Toi, toi, toi
Qui vas être moi,
O inconcevable
joie !
Il faut, à notre
dam, écourter ce couplet :
... Oh que le
cours des choses soit béni !
Ma vie
Est accomplie...
L'enfant naitra,
L'enfant vivra,
L'enfant sous les
cieux immortels respirera.
Je sais qu'aisément
on parlera d'un recours à la
facture Wagnérienne
; pour moi, tout peut se limiter chez
nous.
Dans le genre d'intervalle
que connaît la poésie
française, attendu
que c'était l'heure, certes et tout au
moins, de lui
accorder ce loisir, il me semble jusqu'à
l'évidence que les
effets anciens et parfaits, par
M Dujardin, comme
par plusieurs, démontés pièce à
pièce et rangés
selon l'ordre, se soient, chez lui, très
spontanément
retrempés en vertu de leurs sympathies
d'origine, pour y
improviser quelque état ingénu ; et je me
plais à rester sur
cette explication qui désigne un cas
rhythmique mémorable.
Stéphane Mallarmé.
DEUIL
LA mort entière de
Maupassant (on sait que, sur
l'écrivain, depuis
dix-huit mois, se fermait une
cellule de maison
de santé au mur comme la page
désormais blanche)
a ému et même délivré le sentiment
public ; malgré
que par endroits la presse l'ait inscrite en
fait-divers, parce
qu'elle n'avait rien à attendre de l'auteur,
voici longtemps.
Il semble aussi, insciemment, entre
littérateurs, que
le stage au seuil éternel, quand la première
caresse de ténèbres
eût, au front jeune, essuyé toute
pensée, baissa les
conversations ; après le décès, con-
tinue un suspens,
avec de l'attente encore. Cependant,
dès la saison, la
rumeur circulant prématurée d'un
dénouement, un
journal avait, en hommage, proposé
une consultation,
entre de hauts oracles et divers,
sur la gloire de
l'ami presque défunt. Les ré-
ponses attestent
et pitié à part, celui en cause ayant
droit à ne s'avantager
du malheur, une discordance ;
ici, du fait des aînés,
le culte unanime, plénier,
monté au ton qui
convient envers le génie ; et plutôt,
chez l'autre génération,
un dédain. Considérable
opinion, de
Bourget, je me souviens, dont le mot tou-
jours importe
comme imprégné de pure essence : il
dénonça une supériorité
peut-être de Maupassant sur
Flaubert, presque
un rajeunissement filial ou la retrempe
en prime vie de l'art
du maître par le disciple. J'isole
Gustave Flaubert,
parmi plusieurs absolus. Tout au
moins, la sagacité
de part et d'autre excellerait-
elle à reconnaître,
en un, très imprévu, qui vint, avec des
facultés telles de
littérature que ce n'en est plus même,
miraculeusement
quelque faune inné de la vision et du
dire ; foulant,
selon la mystérieuse perfection attachée à sa
nature, avec
virginité, ce qui, pour tous, est la route, où
l'on peina. Son
enfant certain, auquel voue une tendresse
et dont s'enorgueillit,
à défaut de l'envol culminant des
altitudes le sol même
littéraire d'une nation : il est le
produit immédiat
et bon à chacun. J'applaudis Zola,
dans un discours
perspicace autant qu'émouvant, sur la
tombe, par un
parfait éclair d'avoir indiqué La fontaine et
les Fables comme exemple de la probable
immortalité qui
accompagnera
nombre des contes fermes et libres de notre
contemporain. Un
cas, ordinaire à ces déités de terroir,
éclate ici, que
quiconque lit, peut les lire et à la suite tout
lire. Haussant
subitement à leur degré le simple et
l'initiant, loin :
c'est restituer aux lettres la vertu d'une
fonction
originelle et inapprise, qui me frappe comme un
dessein français.
Voilà comment,
chez nous seuls, la Presse, limitons cette
désignation, ainsi
que de coutume, au journalisme, a,
naguères, voulu
une place aux écrits. Le traditionnel
feuilleton en rez-de-chaussée
longtemps soutint la masse
du format entier :
ainsi qu'aux avenues, sur le fragile
magasin éblouissant,
glaces à scintillation de bijoux ou
par la nuance de
tissus baignées, sûrement pose un lourd
immeuble à étages
nombreux. Mieux, à présent la fiction
proprement dite ou
le récit, imaginatif, s'ébat au travers de
“ quotidiens “
achalandés, triomphant à des lieux principaux,
jusqu'au faîte ;
en déloge l'article de fonds, ou d'actualité,
apparu secondaire.
Suggestion et même leçon de quelque
beauté, qu'Aujourd’hui
n'est seulement le remplaçant d'hier,
présageant demain,
mais sort du temps, comme général,
avec son intégrité
lavée et neuve. Que le vulgaire placard
crié comme il s'imprime,
tout ouvert, dans le carrefour, ait
subi ce reflet,
ainsi, de quel ciel soufflant, en tant que
poussière, sur le
texte politique etc, je m'accommode : c'est
acte de ces
quelques années. Le doué ou la fort qui
immédiatement aida
au phénomène, rien qu'en se rencon-
trant là et prêt,
avec une effervescence de sujets propres
à empaumer le
public en même temps que conformes tout
à son instinct,
aura été le prosateur de Boule-de-Suif, des
Sœurs Rondoli, Toine, Miss Harriet ou la Maison
Tellier,
pour citer, entre
tant, quelques épanouis chefs-d’œuvre.
Le danger, consécutif
à cette révolution du journal, que le
médiocre abonde : du
moins, plus que d'aucun, l'apport de
Guy de Maupassant,
en sauva. Nul de ses articles brefs et
définitifs qui ne
satisfasse, tout à fait ou dans la limite,
l'amateur très
difficile.
Je sais que telle
aventure laisse indifférents certains :
parce qu'imaginent-ils,
à un peu plus ou moins de
rareté et d'élévation
près dans le plaisir goûté par les
gens, la situation
se maintient quant à ce qui, seul, est
élevé et rare,
immesurablement, et connu du nom de
Poésie. Elle,
toujours restera exclue et son frémissement
de vols autre part
qu' ici est parodié, pas plus, par le
déploiement, dans
nos mains de la feuille hâtive ou vaste
du journal. Ce
papier, d' autant il se complétera et s'affinera,
en l'espèce d'un
objet nécessaire ou de luxe, n'émet-il
pas une prétention
à s'interposer entre les rêves et qui que
ce soit ? -- Un
peu.
J'accorde à ce
souci la disposition que montrèrent dans
un appel à leur
avis, où ils persistent, des esprits clair-
voyants, aigus,
envers Maupassant qui me paraît avec des
qualités, intactes
et uniques, le plus admirable des jour-
nalistes littéraires
de ce temps. A jauger l'extraordinaire
surproduction
actuelle, à quoi la Presse cède son moyen
intelligemment, la
notion prévaut de quelque chose de
très décisif, qui
s'élabore : certes, comme avant une ère,
un concours énorme
pour la fondation du Poème populaire
moderne ou tout au
moins de Mille et Une Nuits innom-
brables, où cette
majorité lisante soudain inventée s'émer-
veillera. Comme à
une fête, assistez, vous, de maintenant,
aux hasards de ce
foudroyant accomplissement ! Sinon
l'intensité de la
chauffe notoirement dépasse une con-
sommation au jour
le jour.
Je songeais à
beaucoup de cela, durant l'office mor-
tuaire, ce midi récent
de tristesse, comme pour dégager
son sens, avec le
plus de futur, d'une destinée superbe
brusquée. Sans m'appliquer
même, tant de malaise
envahissait une
directe évaluation du confrère accablé
que nous
honorions, positivement à mettre debout dans
l'ensemble sa
personnalité et son œuvre : n'ai-je pas, en
effet, pour suivre
un trait spécial, omis les livres de grand
jet qui illustrèrent
de derniers ans (dont les seuls titres
parlent fier, d'Une Vie, à travers Pierre et Jean, Fort comme
la Mort, jusqu'au fatidique Horla.).
Série qui se fut
indéfiniment
prolongée égale, avec des fuites au Théâtre.
Je me disais
aussi, évoquant la première manière, celle-
là qui peut-être sera
classique, du conteur, avant que ne
l'amplifiât et ne
l'inquiétât le romancier -- que, ce qui
manquait, si l'on
réclame d'un genre l'opposition de
qualités
exclusives et pourquoi ? à ce talent savoureux,
clair, robuste
comme la joie et borné comme elle au don
(seul enviable, il
suffit) : un au-delà angoissé ou subtil,
quelques
exaltations, la teinte lui en fut attribuée
tragiquement à même
l'existence, tôt, par la fatalité qui
changea l'homme le
plus sain et l'esprit le plus net coup
sur coup en un dément
et en un mort.
Stéphane Mallarmé.