« Vers et musique en France », in National Observer, 26 mars 1892, pp. 484-486.

< p. 484 >

VERS ET MUSIQUE EN FRANCE

 

LA littérature ici subit une exquise crise, fondamentale.

À jeter les yeux alentour, chez quiconque accorde à

cette fonction une place ou la première, voilà le fait, d'ac-

tualité. Que nous assistons, comme finale de ce siècle,

je ne dirai ainsi que ce fut dans le dernier, à des boule-

versements, mais, hors de la place publique, à une inquié-

tude du voile dans le temple, avec des plis significatifs et

un peu sa déchirure.

Un lettré français, sa lecture interrompue à la mort de

Victor Hugo, il y a quelques ans, ne peut, s'il la souhaite

poursuivre, qu'être déconcerté. Notre vers, je le crois,

avec respect attendit que le géant, qui l'identifiait à sa

main tenace et plus ferme toujours de forgeron, vînt à

manquer ; pour, lui, se rompre. Toute la langue, ajustée

à la métrique, y recouvrant ses coupes vitales, s'évade,

selon une libre disjonction aux mille éléments simples ; et,

je l'indiquerai, pas sans similitude avec la multiplicité des

cris d'une orchestration, qui reste verbale.

La variation date de là : quoique en dessous et d'avance

inopinément préparée par Verlaine, si fluide, revenu à de

primitives épellations.

Témoin de cette aventure, où l'on me voulut un rôle

plus efficace malgré qu'il n'appartient à personne, j'y

dirigeai, au moins, mon ardente attention ; et il se fait

temps d'en parler, préférablement à distance ainsi que

ce fut presque anonyme.

J'aimerais départager, sous un aspect triple, le traite-

ment apporté au canon hiératique du vers ; en graduant.

Les fidèles à l'alexandrin, notre hexamètre, desserrent in-

térieurement ce mécanisme rigide et puéril de sa mesure ;

l'oreille, affranchie d'un compteur factice, éprouve une

jouissance à discerner, seule, toutes les combinaisons pos-

sibles, entre eux, de douze timbres. Je juge ce goût très

moderne.

Un cas, aucunement le moins curieux et intermédiaire,

que le suivant. Le poëte d'un tact aigu qui considère

cet alexandrin toujours comme le joyau définitif mais à

ne sortir, épée ou fleur, que rarement et d'après quelque

motif prémédité, y touche comme pudiquement ou se

joue à l'entour, il en octroie de voisins accords, avant de

le donner superbe et nu : laissant son doigté défaillir

contre la onzième syllabe ou se propager jusqu'à une

treizième mainte fois. M Henri de Régnier 1 excelle

à ces accompagnements, de son invention, je sais, dis-

crète et fière comme le talent qu'il instaura et révéla-

trice d'un transitoire trouble chez les exécutants jeunes

devant l'instrument héréditaire. Autre chose, ou simple-

ment le contraire, se décèle une mutinerie exprès, en la

vacance du vieux moule fatigué, quand Jules Laforgue, 2

pour le début, nous initia au charme certain du vers

faux.

Jusqu'à présent, ou dans l'un et l'autre des modèles

précités, rien, que réserve et abandon, à cause de la lassi-

tude amenée par un abus de la cadence nationale, dont

l'emploi, ainsi que celui du drapeau, doit demeurer excep-

tionnel. Avec cette particularité toutefois amusante que

des infractions volontaires ou de savantes dissonnances en

appellent à notre délicatesse, au lieu que se fût, il y a

quinze ans à peine, le pédant, que nous demeurions, exas-

péré, comme devant quelque sacrilège ignare ! Je dirai

que la réminiscence du vers strict hante ces jeux à côté et

leur confère un profit.

Toute la nouveauté s'installe, relativement au vers libre,

pas tel que le dix-septième siècle l'attribua à la fable ou

l'opéra (ce n'était qu' un agencement, sans la strophe, de

mètres divers et notoires) mais, nommons-le, comme il

sied, « polymorphe » : et envisageons la dissolution mainte-

nant du nombre officiel, en ce qu'on veut, à l'infini, pourvu

qu'un plaisir s'y réitère. Tantôt une euphonie fragmentée

selon l'assentiment du lecteur intuitif, avec une ingénue

et précieuse justesse -- M Moréas ; 3 ou bien un geste,

alangui, de songerie, sursautant, de passion, lequel suffit

à scander -- M Viélé-Griffin ; 4 préalablement M Kahn 5

 

1 Le triste Maître de la maison déserte, pleure !

La hêtraie immobile ou folle, selon l'heure

Se balance ou s'endort, s'apaise ou murmure ;

Une à une les faînes tombent sur les toits

Les grappes s'égrènent dans l'herbe mûre

Et par la vitre vers les bois

Et la plaine et le jardin que la mousse ronge

Le triste Maître en deuil du mal de quelque songe

Regarde et songe.

POËMES ANCIENS ET ROMANESQUES

(Motifs de Légende et de Mélancolie, vi.).

 

2 L'Imitation de Notre-Dame la Lune. Complaintes.

 

3 Dans la cité au bord de la mer, la cape et la dague lourdes

De pierres jaunes, et sur ton chapeau des plumes de perroquets,

Tu t'en venais, devisant telles bourdes,

Tu t'en venais entre tes deux laquais

Si bouffis et tant sots -- en vérité des happelourdes !

Dans la cité au bord de la mer tu t'en venais et tu vaguais

Parmi de grands vieillards qui travaillaient aux felouques,

Le long des môles et des quais.

C'était (tu dois bien t'en souvenir) c'était aux plus beaux

jours de ton adolescence.

LE PÉLERIN PASSIONÉ  

(Agnès, strophe 2).

 

4 Des voix

Aussi,

Me viennent de là-bas,

Ou passent, chuchoteuses, parmi les feuilles

L'autrefois,

Nous avions erré toute la nuit

De seuils en écueils

Moi, semeur d'or, et ceux-ci,

Couples de joie et de bruit,

Vers la liesse des feuilles ;

Seul, j'étais seul, malgré qu'à mes deux bras

Pesait -- à peine, un rire de tendresse

Et frissonnait à mes genoux, leur robe :

Las, nous vînmes vers l'orée à l'aube.

LES CyGNES

(Le Porcher).

 

5 Les Palais Nomades, etc.

 

< p. 485 >

avec une notation systématique de la valeur tonale des

mots. Je ne donne de noms, il en est d'autres typiques,

ceux de MM Charles Morice, Verhaëren,1 Dujardin,2

Maeterlinck,3 Mockel,4 que comme preuves à mes dires,

afin qu'on se reporte aux publications.

Le remarquable est que pour la première fois, au cours

de l'histoire littéraire d'aucun peuple, concurremment aux

grandes orgues générales et séculaires, où s'exalte, d'après

un latent clavier, l'orthodoxie, quiconque avec son jeu et

son ouïe individuels se peut composer un instrument, dès

qu'il souffle, le frôle ou frappe avec science ; en user à part

et le dédier aussi à la Langue.

Une haute liberté littéraire d'acquise, la plus neuve : je

ne vois, et ce reste mon intense opinion, effacement de

rien qui ait été beau dans le passé, je demeure convaincu

que dans les occasions amples on obéira toujours à la tra-

dition solennelle, dont la prépondérance relève du génie

classique : seulement lorsqu' il n'y aura pas lieu, à cause

d'une sentimentale bouffée ou pour une anecdote, de

déranger les échos vénérables, on regardera à le faire.

Toute âme est une mélodie, qu'il s'agit de renouer ;

et pour cela, sont la flûte ou la viole de chacun. Selon

moi jaillit tard une condition vraie ou la possibilité,

de s'exprimer non seulement, mais de se moduler, à

son gré.

Quelque étonnement, peut-être, que l'annonce d'une ré-

volution d'ordre littéraire aboutisse à constater un change-

ment dans l'artifice ou moyen par excellence, le vers :

en effet, un souci musical domine et je l'interpréterai selon

sa visée la plus large. Symboliste, Décadente, ou Mystique,

les Ecoles, se déclarant ou étiquetées en hâte par notre

presse d'information, adoptent, comme rencontre, le point

d'un Idéalisme qui (pareillement aux fugues, aux sonates)

refuse les matériaux naturels et, comme brutale, une pensée

directe les ordonnant ; pour ne garder de rien que la sug-

gestion. Instituer une relation entre les images, exacte,

et que s'en détache un tiers aspect fusible et clair présenté

à la divination.... Abolie, la prétention, esthétiquement

une erreur, malgré qu'elle régit presque tous les chefs-

d’œuvre, d'inclure au papier subtil du volume autre chose

que par exemple l'horreur de la forêt ou le tonnerre muet

épars au feuillage : non le bois intrinsèque et dense de

ses arbres. Quelques jets de l'intime orgueil véridique-

ment trompétés eveillent l'architecture du palais, le seul

habitable ; hors de toute pierre, sur quoi les pages se

refermeraient mal.

Parler n'a trait à la réalité des choses que commerciale-

ment : en littérature, cela se contente d'y faire une allu-

sion ou de distraire leur qualité pour incorporer quelque

idée. À cette condition s'élance le chant qu'il soit la joie

d'être allégé !

Pour achever, je ne m'assieds jamais aux gradins des

concerts, sans percevoir parmi l'obscure sublimité telle

ébauche de quelqu’un des poëmes immanents à l'humanité

ou leur originel état, d'autant plus compréhensif que nul :

et que pour en déterminer la vaste ligne le compositeur

éprouva cette facilité de suspendre jusqu'à la tentation de

s'expliquer. Je me figure par un indéracinable sans doute

préjugé d'écrivain, que rien ne demeurera sans être pro-

féré ; que nous en sommes là, précisément, à rechercher,

devant une brisure des grands rythmes littéraires (il en

a été question plus haut) et leur éparpillement en frissons

articulés proches de l'instrumentation, un art d'achever

la transposition, au Livre, de la symphonie ou uniment

 

1 Les Soirs. Les Débâcles. Les Flambeaux Noirs.

Les Apparus dans mes chemins.

2 Antonia. La Comédie des Amours.

3 Serres Chaudes.

4 Chantefable un peu Naïve.

 

< p. 486 >

de reprendre notre bien : car, ce n'est pas de sonorités

élémentaires par les cuivres, les cordes, les bois, indéniable-

ment mais de l'intellectuelle parole à son apogée que doit,

avec plénitude et évidence, résulter, en tant que l'ensemble

des rapports existant dans tout, la Musique.

Stéphane Mallarmé.

____________

 

 

« Solennités », in National Observer, 7 mai 1892, pp. 640-641.

< p. 640 >

 

SOLENNITÉS

 

UNE paroisse, Saint-Gervais, inaugura, parallèlement à

ses exercices, des auditions en vue de restituer le

lutrin des XVIIIe, XVIIe, XVIe, et même XVe Siècles.

N'en pas bouger fut la règle ; au programme les noms

Palestrina, Orlando Lassus, entre les primitifs, et le

farouche, oublié jusque maintenant, Vittoria. Bach,

Allégri, Pergolèse. Sauf une occasion comme ces maîtres

de chapelle, où j'ai, à part, presque à côté, groupé plusieurs

impressions à consigner une fois et définitivement quant

aux Fêtes, je vois, du latent vœu certain chez nous de

pompes selon l'art, indice, dans le remplacement des

concerts spirituels vagues par les assemblées wagnériennes.

Seul initiateur souverain, le grand Allemand oriente les

esprits ; on sent et c'est assez, qu'il s'agit de différences

avec le quotidien amusement, enfin d'une célébration, à

date et lieu. Malgré je ne sais quoi, certes, d'étranger, ses

légendes, et le pélerinage : -- mais le principe de notre scène

vacille, diminué ; et des aspirations se répandent aussi vers

quelque chose, qui soit sacré. Une belle réjouissance d'à

présent, due aux sortilèges divers de la Poésie, ne vaut,

que mêlée à un fonctionnement de Capitale, et en résulte ;

comme apothéose. L'état, en raisons de sacrifices inex-

pliqués et conséquemment relevant d' une foi, exigés de

l'individu, ou notre insignifiance, doit un apparat : c'est

improbable, en effect, que nous soyons, vis-à-vis de l'absolu,

les messieurs qu'ordinairement nous paraissons. Une

royauté environnée de prestige militaire, suffisant naguères

publiquement, a cessé : et le cérémonial de nos exaltations

psychiques, qui se perpétue, remis au clergé, souffre

d'étiolement. Néanmoins pénétrons-y, en dilettante : et

si (le sait-on) la fulguration de chants antiques jaillis

consumait l'ombre et illuminait quelque divination

longtemps voilée, lucide tout à coup et en rapport

avec une joie à instaurer !

 

Toujours est-il que, dans cette église, se donne un

Mystère : où, à quel degré en reste-t-on spectateur, et

présume-t-on y avoir un rôle ? Je néglige, notez, tout

aplanissement chuchoté par la doctrine et m'en tiens aux

solutions que proclame l'éclat liturgique. Non que j'écoute

en amateur peut-être soigneux ; excepté pour admirer com-

ment, dans la succession de ces antiennes, proses ou

motets, la voix, celle de l'enfant et de l'homme, disjointe,

mariée, nue ou exempte d'accompagnement autre qu'une

touche au clavier pour y poser l'intonation, évoque, à

l'âme, l'existence d'une personnalité multiple et une,

mystérieuse et rien qu' idéale. Quelque chose comme

le Génie, aventureux, sans commencement, ni chute,

simultané, écho de soi, en l'arabesque de son intuition

supérieure : il se sert des exécutants, par quatuor, duo,

etc, ainsi que des puissances d'un unique instrument

l'aidant à jouer la virtualité. Contrairement par exemple

aux usages d'opéra ; où tout advient pour rompre la cé-

leste liberté de la mélodie, sa condition, et l'entraver par

la vraisemblance du développement régulier humain.

Ainsi et même contradictoirement m'obsédait, parmi le

plaisir, une assimilation d' effets extraordinaires retrouvés

ici et de quelque rite pour nos fastes futurs attribuable

peut-être au théâtre. Soudain j'eus le sentiment, dans ce

sanctuaire, d'un agencement dramatique exact, comme je

sais que ne le montra autre part jamais séance constituée

pour un tel objet. Suivez, trois éléments, ils se com-

mandent. La nef avec un peuple je ne dirai d'assistants,

c'est d'élus : quiconque y peut de la source la plus humble

du gosier jeter aux voûtes le répons en latin incompris mais

exultant, participe, entre tous et pour lui, à la sublimité se

reployant vers le chœur : car tel est le miracle de chanter

qu'on se projette à la hauteur où va le cri. Dites si artifice,

préparé mieux et pour beaucoup, égalitaire, que cette

communion, je parle au sens esthétique, avec le héros du

Drame divin. Une remarque est, que le prêtre céans n'a

qualité d'acteur, il officie : désigne et recule la présence

mythique avec qui on vient se confondre ; loin de

l'obstruer du même intermédiaire que le comédien, qui

arrête la pensée à son encombrant personnage. Je finis

par l'orgue, relégué aux portes, il exprime le dehors, un

balbutiement de ténèbres énorme, dans cette exclusion

du refuge, avant de s'y déverser extasiées et pacifiées,

l'approfondissant ainsi de l'univers entier et causant aux

hôtes une plénitude de fierté et de sécurité. Telle, en

l'authenticité de fragments distincts, la mise en scène de

la religion d'état, par nul cadre encore dépassée et qui,

selon une œuvre triple, invitation directe à l'essence du

type (ici, le Christ), puis invisibilité de celui-ci, enfin

élargissement du lieu par vibrations jusqu'à l'infini, satis-

fait étrangement un souhait moderne philosophique et d'art.

Et, j'oubliais la tout aimable gratuité de l'entrée.

 

La première Salle que possède la Foule, au Palais du

Trocadéro, prématurée mais intéressante avec sa scène

réduite au plancher de l'estrade (tréteau et devant de

chœur) son considérable buffet d'orgues et le public jubi-

lant d'être là, indéniablement en un édifice voué aux

Fêtes, implique une vision d'avenir ; or on a repris à

l'église plusieurs traits insciemment. La représentation,

ou l'office, manque, voilà ; deux termes, entre quoi, à

distance voulue, hésitera toute pompe. Quand le vieux

vice religieux, si glorieux, qui fut de dévier vers l'incom-

préhensible ou l'Abscons les sentiments naturels, pour leur

conférer une grandeur pure, se sera dilué aux ondes de

l'évidence et du jour, cela ne demeurera pas moins, que le

dévouement à la Patrie, s'il doit trouver une sanction autre

que sur le champ de bataille, dans quelque allégresse, re-

quiert un culte ; étant de piété. Considérons aussi que

rien, en dépit de l'insipide tendance, ne se montrera ex-

clusivement laïque, parce que ce mot n'élit pas précisé-

ment de sens.

 

Solitaire autant que générale en surprises pour le poëte

même, cette songerie restreinte, par hasard, à quelques

piliers de paroisse, perd de l'insolite, après un moment :

la conclusion prévaut : en effet, c'était impossible que

dans une religion, encore qu'à l'abandon depuis, la race

n'eût pas mis son secret intime d'elle ignoré. L'heure

convient, avec le détachement nécessaire, d'y pratiquer

les fouilles, pour exhumer d'anciennes et magnifiques

intentions.

 

Autre chose ceci que la résurrection catholique hantant

des écrivains stricts contemporains : ils sont à leur insu

convoqués par la noire agonie du monstre qui ne veut

périr tant que mainte merveille y séjourne, et l'accep-

teraient volontiers de nouveau intégralement, ce qui est

faute identique à n'en pas tenir compte. Au lieu, sinon

de le combattre (il meurt), mais de s'approprier le trésor.

Cette maladresse, que je crois d' abord une impéritie

critique, me rendrait, oh, anticlérical, si le besoin s'impo-

sait d'embrasser un tel ridicule simplement pour n'être

pas mystique. Stéphane Mallarmé.

 

« Étalages », in National Observer, 11 juin 1892, pp. 89-90.

ÉTALAGES

 

AINSI pas même ; ce ne fut : naïf, je commençais à m'y

complaire. Un semestre a passé l'oubli ; et abonde,

fleurit, se répand notre production littéraire, comme géné-

ralement. Une nouvelle courut, avec le vent d'automne,

le marché et s'en revint aux arbres effeuillés seuls ; en

tirez-vous un rétrospectif rire, égal au mien : il s'agissait

de désastre dans la librairie, on remémora le terme de

“ krach “ ? Les volumes jonchaient le sol, que ne disait-

on, invendus ; à cause du public se déshabituant de lire

probablement pour contempler, à même et sans inter-

médiaire, les couchers du soleil familiers à la saison et

beaux. Triomphe, désespoir, comme à ces ras de ciel,

simultanément, chez le haut commerce de Lettres ; au

point que je soupçonne une réclame jointe à l'effarement,

en raison de ceci et je ne saurais pourquoi, sinon que le

roman, produit agréé et courant, se réclama de l'intérêt

comme atteint par la calamité. Personne ne fit d'allusion

aux vers. Rien omis en cette farce (importance, consulta-

tions et gestes) de ce qui signifiait qu'on allait donc être, à

la faveur de l'idéal, assimilé aux banquiers déçus, avoir

une situation, sujette aux baisses et aux revirements, sur

la place : y prendre un pied, presque en le levant. Non :

il paraît que non, vantardise, éclats ; il faut en rabattre.

La mentale denrée, comme une autre, indispensable, garde

son cours et je rentre d'une matinée, au dehors, de prin-

temps, charmé ainsi que tout citadin par le peu d'ivresse

dans la rue ; n'ayant, en le trajet, éprouvé, que devant les

modernes épiceries ou les cordonneries du livre, un souci

mais aigu et que tempère l'architecture demandée, par

ces bazars, à la construction de piles ou de colonnades avec

leur marchandise.

 

Le lançage ou la diffusion annuels de la lecture, jadis

l'hiver, avance maintenant jusqu'au seuil d'été : comme la

vitre qui mettait, sur l'acquisition, un froid, a cessé ; et

l'édition en plein air crève ses ballots vers la main pour

quelque train gantée, de l'acheteuse prompte à choisir une

brochure, afin de la placer entre ses yeux et la mer.

 

Cette interception ; notez !

 

Lire est, ce que pour l'extrême-orient, l'Espagne et de

délicieux illettrés l'éventail -- un écran ! à la différence

près que cette autre aile de papier plus prompte infini-

ment et sommaire en son déploiement, cache le site pour

rapporter de loin contre les lèvres une muette fleur peinte

comme le mot intact et nul de la songerie ; par chacun

des battements approché. Aussi je crois, poëte, à mon

dommage, qu'y inscrire un distique est de trop. Cet

isolateur avec pour vertu mobile de renouveler l'incon-

science du délice sans cause.

 

Le volume, je désigne ainsi celui de récits divers ou le

genre, procède pareillement et à l'inverse : il évite, bien !

la lassitude causée par une fréquentation directe d'autrui :

multipliant le parallèle soin qu'on ne se trouve près ou

vis-à-vis de soi-même, attentif au danger qui en résulterait.

Expressément, ne nous dégage, ne nous confond et, par

oscillation adroite entre cette promiscuité et du vide, com-

pose notre vraisemblance. Artifice comment, à quelque

circonstance que se ruent de fictifs contemporains, même

extrême celle-ci ne présente rien, quant à vous, d'étranger ;

mais dépend de l'uniforme vie. Ou, l'on ne possède que

des semblables, aussi parmi les êtres qu'il y a lieu quelque-

fois d'imaginer. Avec les caractères initiaux de l'alphabet,

dont chaque comme une touche subtile correspond à une

attitude de Mystère, la rusée pratique évoquera certes des

gens, toujours ; sans cette compensation qu'en les faisant

tels ou empruntés aux moyens méditatifs de l'esprit, ils

n'importunent.... Au contraire. Ces fâcheux (à qui,

la porte bientôt du châlet souhaité, nous ne l'ouvririons)

par le fait de feuillets entrebâillées pénètrent, émanent,

s'insinuent ; et nous comprenons que c'est nous. -- Voilà ce

que, précisément, exige le lecteur : se mirer, neutre.

Servi par son obséquieux fantôme tramé de la parole

quelconque prête aux occasions.

 

Tandis qu'il y avait, ce langage lequel règne, d'abord et

primordialement à l'accorder, suivant son origine, pour

qu'un sens, auguste, se produisît : en le Vers, dispensateur

ou ordonnateur du jeu des pages et maître du livre. Soit

que visiblement apparaisse son intégralité parmi les marges

et du blanc ; ou qu'il se dissimule, nommez le Prose

néanmoins c'est lui si demeure quelque secrète pour-

suite de musique, dans la réserve du Discours.

 

Or je n'interromprai mon dessein, de discerner, en le

volume, dont la consommation s'impose au public, le motif

de son usage. Qui est (sans le souci que la littérature ne

vaille à cet effet, mais pour l'opposé) incontinent de réduire

l'horizon et le spectacle à une moyenne bouffée de banalité,

scripturale, essentielle, proportionnée au bâillement humain

incapable, seul, d'en puiser le principe, pour l'émettre.

Le vague ou le commun et le fruste, plutôt que les bannir,

occupation ! se les appliquer, en tant qu'un état : du

moment que la très simple chose appelée âme ne consent

pas fidèlement à scander son vol d'après un ébat inné ou

selon la récitation de quelques vers, nouveaux ou toujours

les mêmes, sus.

 

Une industrie, résumé d'intérêts énormes et élémentaires,

ceux du nombre, emploie légitimement l'imprimerie : la

propagande d'opinions, le narré du fait divers, cela reste

plausible, dans la Presse, dénomination limitée, il semble, à

la publicité et comme excluant un art. Je ne désapprouve

que le retour d'une trivialité au livre primitif qui ne par-

tagea, en faveur du journal, le monopole de l'outillage

intellectuel, peut-être pour s'y décharger.

 

Tout bonnement j'achève une promenade par cette

divagation sans objet, que déterminer un sentiment ténu

mais exact, chez plusieurs, entre ceux du présent ; à qui

j'en ai, du reste, avec précaution, référé. Leur malaise,

c'est beaucoup ! de la gêne -- les ferait, ces lettrés, comme

moi par instinct hâter le pas ou détourner la vue devant

un encanaillement du format sacré, le volume, à notre

gaz ; qui en paraît la langue à nu, vulgaire, dardée sur le

carrefour. La boutique accroît, pour eux, l'hésitation à

user, avec le même contentement que naguères, de privi-

lèges, pourtant traditionnels.

 

Rien ensuite ; et comme cela ne tire pas à consé-

Quence !

 

Le virtuose, de qui l'on a besoin (du moins on exige

qu'il soit quelque part, loin et ne l'entendît ou pas immédi-

atement), se fait deviner : il ne recherche de facilité ordi-

naire ou à la portée, son nom tourbillonne et s'élève par

une force propre jamais en rapport avec les combinaisons

mercantiles.

 

Une époque sait, d'office, l'existence du Poëte.

 

Afin de compter, par leurs visages, ses invités, celui-ci

ne présenterait qu'intimement le manuscrit, il est célèbre !

Feuillets de hollande ancien ou en japon, ornement de

consoles, raréfié, en l'ombre ; ni quoique ce soit, qui dé-

cide l'essor extraordinaire en l'abstention d'aucnne an-

nonce, le fait a lieu, ou le miracle. Jusqu'au recul de la

province, pas de jeune ami, à l'heure, qui, silencieusement,

ne s'en instruise. A rêver, ce l'est, à croire, le temps juste

de le réfuter, que le réseau des communications omet-

tant quelques renseignements les mêmes quotidiens, ait

activé, spontanément, ses fils, vers ce résultat.

 

Tenez ! ou pour retomber dans mon début, en menant

à ses confins une idée y dût-elle éclater en façon de

paradoxe.

 

Le discrédit où se place la librairie à trait, moins à un

arrêt de ses opérations, je ne le découvre ; qu'à sa notoire

impuissance envers l'œuvre rare.

 

L'auteur, la chance au mieux ou un médiocre éblou-

issement monétaire, ce serait, pour lui, de même : en

effet parce que n'existe, aussi bien devant des écrits

achalandés, de gain littéraire colossal. La métallurgie

l'emporte à cet égard. Mis sur le pied de l'ingénieur, je

deviens, ausitôt, secondaire : si préférable était une situa-

tion à part. A quoi bon trafiquer de ce qui, peut-être ne

se doit vendre, surtout quand cela ne se vend pas ?

 

Comme le Poëte a sa divulgation, de même il vit ; hors

et à l'insu de l'affichage, du comptoir affaissé sous les

exemplaires ou de placiers exaspérés : antérieurement

selon un pacte avec la Beauté qu'il se chargea d'apercevoir

de son nécessaire et compréhensif regard, et dont il connaît

les appellations. Stéphane Mallarmé.

 

 

« Tennyson vu d'ici », in National Observer, 29 octobre 1892, pp. 611-612.

TENNYSON

VU D' ICI

 

MAINTENANT que tout est dit, pour des jours et que

demeure le silencieux Westminster, voici une

piété à ressaisir partout voire à l'étranger, avant leur

dispersion, la tourbillonnante et volante jonchée de regrets,

le jugement ou l'émotion, autour du vide, que marque

Tennyson. L'incompétence, de même, compte ; et la

grande presse ou quotidienne ici manifeste un peu la

sienne, autrement que par une louable pudeur : elle voulut

sembler au fait, trop vite et, que n'expliqua-t-elle, à

l'instant, surprise ! Je voue ma gratitude à l'un des

journaux, le très littéraire Echo de Paris qui dès

l'événement fatal, adressa, chez moi, comme il eût pu le

faire auprès de tout autre poëte informé de plusieurs par-

ticularités anglaises, quelqu’un ; afin de ne parler du

superbe défunt que sciemment, à peu près. Une note,

du moins, conforme à la grandeur en cause, celle-là

retentit juste et à quoi bon rappeler désormais d' im-

médiates appréciations singulières : où, relativement au

coloris instauré par le décorateur en ces Idylles du Roi sans

doute, on évoquait la chromo-lithographie, alors que c'est

de fresque délicate qu'il eût fallu se souvenir ; et on cita

Cabanel, quant à la galerie peut-être des fascinants por-

traits féminins dans les premiers poèmes, lorsque l'occasion

s'offrit de taire le nom de ce seul peintre. Notez une pru-

dence en ces assimilations transportées d'un art à l'autre,

vu que la nécessité de savoir s'imposait pour comparer

directement le chanteur et écrivain anglais à un des nôtres

... Qui ? Toute comparaison est, préalablement, défect-

ueuse ; et aussi impossible, dès qu'on rapproche des esprits,

le disparate resplendit et eux échappent et se volatilisent

jusque dans leurs traits évidents. Toutefois, prêt à satis-

faire le défaut public qui est de percevoir qu'à la faveur

d'équations, aisées, ou dont un terme est d'avance su,

j'aurais, peut-être et le temps que tout de suite se dissolve

ce propos fugitif, prononcé, au sujet de Tennyson, les

noms d' un Leconte de Lisle tempéré par un Alfred de

Vigny et celui aussi par endroits de Coppée : soit, mais

que c'est faux!

 

Un revirement ne tarda pas, dans la rumeur parisienne ;

et se montrèrent, en due et belle place, au Figaro,1

notamment, l'article si miroitant de rareté comme

toujours, que donna Tèodor de Wyzewa et un autre,

excellent, du romancier André Theuriet,2 avec une

allusion à Octave Feuillet, très déliée, s'il y avait place

jamais pour le rapport entre un prosateur et un écrivain

de vers, fussent-ils identiques et jumeaux et pareils, parce

que le même langage relève d'intentions aussi différentes

que le sont, j'imagine, en tant que séjours, la terre et les

cieux : pour peu que vulgairement proféré, ou nombreux

et rimé. Simplement il ne signifie pas la même chose.

Je documente, en raison de la valeur des signataires,

laquelle indique le sujet remis dans sa vraie perspective

et, à travers les périodiques officiels comme jeunes, la

prochaine et certaine continuité de l'hommage.

 

Une nation a le droit à ignorer les poëtes de la voisine,

du fait qu'elle néglige les siens. Ce titre de Lauréat, mal

compris, en outre, suggérerait un fabricant exclusif pour

orphéons, presque un confrère versifiant, et inférieur à

l'échotier.

 

L'opinion de rythmeurs d'ici serait l'unique à consulter ;

mais, c'est un fait, ces reclus dans leur sens ou fidèles aux

sonorités de la langue dont ils glorifient l' instinct, secrète-

ment répugnent comme à en admettre une autre : ils

restent sous cet aspect et plus loin que personne, patriotes.

Nécessaire infirmité peut-être qui renforce chez eux l'illu-

sion qu'un objet proféré de la seule façon qu'à leur su il se

nomme, lui-même, jaillit, natif ; mais, n'est-ce pas ? quelle

étrange chose. Une traduction, pour me démentir, a

paru, en vers, comme un apport funéraire exquis, la semaine

passée, de fragments de Vivien, par l'aigu Jean Lorrain :

or le cas reste à part ; lui, souvent, me sembla, en ses

poèsies, où revinrent avant nulle part Mélusine et des

princesses fées, diamanté d' influence tennysonnienne mais

spontanément.

 

Le public lisant, à qui limiter l'enquête, se remémore

une monumentale page de Taine, Histoire de la Littérature

anglaise, sur l'Alfred Tennyson de la maturité ; mais ne

recourt guères aux sources. On enseigne, dans chaque

collège, Enoch Arden, avec notes grammaticales au bas.

La mode contemporaine de Gustave Doré, il y a vingt ans,

coucha, aux tables de salon, la reliure d'in-folios luxueux

close sur une version de plusieurs entre les Idylles. Voilà

pour la lecture.

 

Mes préférences vont à Maud, romantique, moderne,

et songes et passion, encore que ce poëme hors page

parmi ceux du Maître n'en dévoile la caractéristique ainsi

que fait ce récité toujours ou murmuré Locksley Hall ou

tels enchantements que The Lotos Eaters ; Œnone ;  les

feuillets enfin comme autant de tombes, la même,

partout sise où s'avance un pas d'elle hanté, In Memoriam,

cimetière pour un mort seul. Véritablement des

juvéniles Poems, Chiefly Lyrical jusqu'à Demeter, que

de pièces de perfection diverse, et chacune type, se dé-

tachent pour notre rêverie !

 

Cela, que j'ai ci-dessus rassemblé, ne présenterait

d'intérêt que selon une curiosité banale et proche si on

ne pouvait, un peu, de sentiments vagues, au dehors,

relatifs à un auteur, induire ceux qu'établira le temps.

L'éloignement, de telle façon, joue les siècles. Un

recul à quelques heures de wagon ou de mer, commence

l'immortalité. Là, surtout, en pays indifférent, le cas

analysé en un passage, que je cite : 3 “ En effet, la

littérature proprement dite n'existant pas plus que

l'espace pur -- ce que l'on se rappelle d'un grand poète,

c'est l'impression dite de sublimité qu'il vous a laissée,

par et à travers son œuvre, plutôt que l'œuvre elle-

même, et cette impression, sous le voile des langages

humains, pénètre les traductions les plus vulgaires.

Lorsque ce phénomène est formellement constaté à

propos d'une œuvre, le résultat de la constatation s'appelle

La Gloire ! ”

 

Le nom du poëte mystérieusement se refait avec le

texte entier qui, de l'union tacite des mots entre eux,

arrive à n’enfermer qu'un, celui-là, significatif, résumé de

toute l'âme, la communiquant au passant ; il vole des

pages grand-ouvertes du livre désormais vain : car, enfin,

il faut bien que le génie ait eu lieu en dépit de tout et

que le connaisse chacun, malgré les empêchements, et sans

avoir lu, au besoin. Or ce chaste agencement de syllabes,

Tennyson, avec solennité dit, cette fois : Lord Tennyson -- je

sais que déjà il somme et éveille, à travers le malentendu

même d'idiome à idiome ou des lacunes ou l'inintelligence,

et de plus en plus le fera -- la pensée d'une hautaine

tendre figure, volontaire, mais surtout retirée et avare

aussi de tout dû, par noblesse, en une manière seigneuriale

apportée dans l'esprit ; ingénue, taciturne : et presque

j'ajouterai que le décès serein y installe quelque chose

d'isolé et complète, pour la foule, le retrait fier de la

physionomie.

 

Aucun de ces termes.. on hésite à se servir d'un adjec-

tif, qui ne traîne avoisinant la reproduction illustrée des

récentes couronnes et d'obsèques ; et, mieux que par le

panache de l'épithète, en désignant d' un trait ou deux

précis et larges l'évanouissement subi par cette aile

lyrique, se haussera au degré convenable mon esquisse.

 

S'il y a lieu que je parle personnellement, après tant de

constatations ou ce reportage dignifié par le sujet, j'émets

un avis : Tout ce que la culture littéraire portée à l'état

supérieur, ou d'art, avec originalité, goût, certitude, en

même temps qu'un primordial don poétique délicieux,

peut, en s'amalgamant très bellement, produire chez un

élu, Tennyson le posséda, du coup et sans jamais s'en

départir, à travers l'inquiète variété : or, cela n'est pas

commun ; ou qu' exige-t-on d'autre, sauf d'insolites dieux,

au raccourci péremptoire, s'abbattant, quelques uns, dans

les âges ? Avoir doté la voix d'intonations point ouïes

jusqu'à soi (faute de Tennyson, une musique qui lui est

propre manquerait à l'Anglais, certes, comme je le chante),

et fait rendre à l'instrument national tels accords neufs

mais reconnus comme innés, constitue le poëte, dans l'ex-

tension de sa tâche et de son prestige. L'homme, qui a

résumé tant d'exception, vient de mourir ; et je pense

qu'un considérable deuil flotte à la colonnade suave du

temple de Poésie, édifice à l' écart. Que son ombre y soit

reçue avec les termes mêmes de l'hyperbole affectueuse

qu' au temps de jeunesse, à lui illustre mais encore futur,

dédia l'enthousiasme de Poe : à l'âme poétique la plus

noble, qui jamais vécut.

 

Paris, 24 Oct. Stéphane Mallarmé.

 

1 9 Octobre.

 

2 Le Journal. 17 Octobre.

 

3 Villiers de l’Isle-Adam. -- Contes Cruels : La Machine à Gloire.

 

 

 

THÉODORE DE BANVILLE

 

LA riante immortalité d'un poëte résoud les questions,

en dissipe le vague, avec un rayon lancé. Ainsi,

par ce midi, l'autre Dimanche, automnal quand plusieurs

ou tous qui honorons son culte, le vers, et aimons la

mémoire du Maître, inaugurâmes le monument, dans un

jardin, à Théodore de Banville. L'authentique tombe

garde les restes et présente une dure pierre aux genoux

de veuve endolorie ou de proche ! Je me figure -- et devance

la décision bientôt prise relativement à une résurrection,

fraternelle, par le marbre ou le bronze attribués à Bau-

delaire -- que couvient, pour la quotidienne apothéose, un

cimetière désintéressé, profane, glorieux, comme ce Luxem-

bourg ; ouvert au ciel particulier qui demeure sur les

citadines futaies, les vases décoratifs, les fleurs, ainsi qu'au

passant de choix. Détail cher, le triomphateur en était,

voici à peine dix-huit mois, l'hôte rêveur, lui-même,

presque chaque jour. Son traditionnel et neuf esprit, au-

paravant, là introduisit une de ses modernes évocations

mythologiques :

“ Un soir de Juin, bercés par les flots attendris,

Les iris pâlissants croissaient au bord de l'onde ;

Et dans le Luxembourg, ce paradis du monde,

Les marbres de l'Attique, amoureux de Paris,

Voyaient l'air et les cieux et la terre fleuris.”

-- Malédiction de Cypris.

Toujours, aussi près du Panthéon se prend-on à regretter

qu'Hugo (eux, les savants, les politiques, plus ou moins,

s'accommodent de la vide coupole sous quoi la Mort con-

tinue une séance de parlement et d'institut) habite un

froid de crypte ; quand il avait lieu de renaître pareillement

parmi des ramiers, l'azur ou l'espace.

 

Affection à part si se peut, en parlant poèmes, omettre le

souvenir de l'auguste tête fine que le buste instauré éveille

pour le promeneur et l'ami, je vouai à Théodore de

Banville un culte. L'exception de la clarté en laquelle

je l'admire, trait unique et comme absolu, s'aidera de la

brièveté de ma causerie. Non que n'importe de signaler

des dons excessifs, divers ; mais je les confonds en tant

qu'éléments d'un miracle. Même afin de prouver que je

vois comme tout le monde, moins bien certes, j'exhume,

sans pitié à mon égard, une des premières pages 1

qu'écolier je traçai dans la solitude, à la louange du dieu

dont je ne trouverais, pour le célébrer aujourd’hui, qu'à

dire mieux les mêmes choses ; ou ne les calquant pas sur

le tour et la manière à lui propres et n'empruntant sa

voix. “ Si mon esprit n'est gratifié d'une ascension aux

cieux mystiques : las de regarder l'ennui dans le métal

cruel d'un miroir et, cependant aux heures où l'âme

rythmique aspire à l'antique délire du chant, mon poëte

c'est Théodore de Banville qui n'est pas quelqu’un, mais

le son même de la lyre. Avec lui, je sens la poésie

m'enivrer, ce que tous les temps ont appelé la poésie, et

je bois à la fontaine du lyrisme. Fermé le livre, les yeux

avec de grandes larmes de tendresse et un nouvel orgueil.

Ce que j'ai d'enthousiasme et de bonté musicale et de

pareil aux rois, chante et j'aime ! j'aime naître, j'aime les

lumineux sanglots des femmes aux longs cheveux, et je

voudrais tout confondre dans un poétique baiser. Nul

mieux ne représente, maintenant le poëte, l'invincible,

classique poëte, soumis à la déesse et vivant parmi le

charme oublié des héros et des roses. Sa parole est, sans

fin l'ambroisie, que seul tarit le cri ivre de toute gloire..

Les vents qui parlent de l'effarement de la nuit, les

abîmes pittoresques de la région, il ne les veut entendre

ni ne doit les voir : il marche à travers l'enchantement

édennéen, désignant à jamais la noblesse des rayons et

l'éclatante blancheur du lis enfant -- la terre heureuse !

Ainsi dut être qui le premier reçut des dieux la voix

et dit l'ode éblouie avant notre aïeul Orphée. Institue,

O mon rêve, la cérémonie d'un triomphe à évoquer aux

heures de splendeur et de féerie, et l'appelle la Fête

du Poëte : l'élu est cet homme au nom prédestiné,

harmonieux comme un poème et charmant comme un

décor. Dans l'empyrée, il siège sur un trône d'ivoire,

 

1 Inédit.

ceint de la pourpre que lui a le droit de porter, le front

ombragé des géantes feuilles du laurier de la Turbie.

J'ouïs des strophes ; la Muse, vêtue du sourire qui sort

d'un jeune torse, lui verse l'inspiration -- cependant qu'à

ses pieds meurt une nue reconnaissante. La grande lyre

s'extasie dans ses mains sacrées.”

 

Le pauvre trumeau, suranné ; et pardon.

 

Je recueille quelque fierté, reflet concédé par le prince

de lettres à l'admirateur vrai, qu'un sentiment, après un

quart de siècle, se reconnaisse fidèle, pareil mais déve-

loppé ou affiné dans un sens très aigu, que je vais m'ap-

pliquer à définir, peut-être, subtilement.

 

La Poésie, ou ce que les siècles commandent tel, tient

au sol, avec foi, à la poudre que tout demeure ; ainsi que

de hautes fondations, dont l'ombre sérieuse augmente le

soubassement, le confond et l'attache. Ce cri de pierre

s'unifie vers le ciel en les piliers interrompus, des arceaux,

ayant un jet d'audace dans la prière ; mais enfin, quelque

immobilité. J'attends que chauve-souris éblouissante et

comme l'éventement de la gravité, soudain, du site par

une pointe d'aile autochtone, le fol, adamantin, colère,

tourbillonnant génie heurte la ruine ; s'en délivre, dans

la voltige, qu'il est, seul.

 

Théodore de Banville parfois devient ce sylphe su-

prême.

 

Celui, quand tout va s'éteindre ou choir, le dernier ; ou

l'initial, dont la sagesse patienta, près une source innée,

que des tonnerres grandiloquents, brutaux fragments

tous par trop étrangers à ce qui n'est pas le petit fait de

chanter, abattissent leur colosse réel : pour, oui ! paraître,

comme le couronnement railleur, sans quoi tout serait

vain.

 

Si je recours, en vue d'un éclaircissement ou de

généraliser, aux fonctions de l'Orchestre, devant lequel

resta candidement, savamment fermé notre musicien de

mots, observez que les instruments détachent selon un

sortilège, aisé à surprendre, la cime, pour ainsi voir, de

naturels paysages ; les évapore et les renoue, flottants,

dans un état supérieur. Voici qu' à exprimer la forêt,

fondue en le vert horizon crépusculaire, suffit tel accord

dénué presque d'une réminiscence de chasse ; ou le pré,

avec sa pastorale fluidité d'une après-midi écoulée, se mire

et fuit dans des rappels de ruisseau. Une ligne, quelque

vibration, sommaires, et tout s' indique. Contrairement

à l'art lyrique comme il fut, élocutoire, en raison du besoin

strict de signification. Quoiqu'y confine une suprématie,

ou déchirement de voile et lucidité, voici le Verbe, de

sujets, de moyens, plus massivement lié à la nature. La

divine transposition, pour l'accomplissement de quoi existe

l'homme, va du fait à l' idéal. Or, grâce à de scintillantes

qualités, épanouies aux deux siècles français aristocratiques,

dont Banville résuma la tradition en ce mot l'esprit (car il a

été le seul spirituel que ce fut donné d'entendre -- dites,

ses amis ! -- et l'a été lyriquement et comme la foudre)

nous eûmes cette impression d'extrême, de rare et de

superlatif.. La sienne, une poésie, je dirai au degré au-

delà, mais point de seconde main ou artificielle. Je sais,

il se devinait à ce point, l'héritier, choyé et im-

propre au méchef, que de tirer, par un témoignage

très tendre ou de respect, qui en illuminait la beauté

énorme, à même Hugo, sa fusée de clair rire. Jeux

secondaires, caractéristiques. Qui, des modernes, à côté

ou comparable ; selon ce temps-ci ne voulant aucune-

ment en finir avec un art éternel et vieux comme la vie,

mais le dégager, en toute pureté, ainsi qu'une vocalise à

mille éclats ? Je nomme Heine, sa lecture préférée, si

autre ! et un, que les lettrés d'ici revendiquent autant,

Poe, en de certains airs cristallins, brefs et jeunes :

Ai-je dit cela ? précisément, il le fallait ; pour marquer

que ce n'est par l'étincellement de la gaité (encore qu'il

inventa du coup, avec les Odes Funambulesques, le

comique versifié ou issu de la prosodie, rimes et coupes) ;

ni par l'ironie, dardée souveraine : mais d'après la

nécessité d'un rôle vierge ou jusque maintenant

inconnu, que l'Auteur des Cariatides, des Stalactites et

des Exilés, du Sang de la Coupe, des Odelettes, des

Améthystes, de Nous Tous, Sonnailies et Clochettes, Dans la

Fournaise, enfin d'un Théâtre prestigieux, pour ne rien

dire de tant de prose égalée par sa seule conversation,

représente, à travers les somptuosités, les ingénuités et

les piétés, l'être de joie et de pierrerie, qui brille,

domine, effleure.

 

Voilà ma pensée, apport à une récente cérémonie

exempte d'intrus ; et depuis lors. Coppée, excellemment,

présida, disant entre autres paroles, qui me confirment,

" ... c'est pourquoi il est un vrai poëte ; c'est pourquoi, chez

lui, l'inspiration et la forme sont d'une égale originalité ;

c'est pourquoi l'on ne peut ouvrir son livre à n'importe

quelle page, sans s'écrier : -- c'est du Banville ! -- et sans y

admirer cette verve de feu, ce lyrisme qui court et bondit

avec la liberté d'un torrent, ces cris de folle allégresse, ces

pathétiques sanglots de douleur et d'amour, cette aisance

joyeuse dans la production, où les rythmes et les verbes

semblent lui obéir comme des oiseaux charmés." Mendès

et Richepin officièrent, offreurs d'odes, filiales, superbes.

Leur écho ravive mon souhait : ou, comme ce fut déjà fait

et le sera encore,ou que l'hommage à Banville s'achève en

la dédicace d'un de ces volumes collectifs, rituels doré-

navant de quelques hautes gloires, dès la Renaissance

appelés Tombeaux, allégoriquement : honneur réservé

aux poëtes. J'exprime ce désir étrangement, peut-être,

dans une publication étrangère, pas ! je me souviens que

le poème, le premier, qui, après le décès du Maître,

apparut, imprimé par les journaux et de nous sitôt su,

montrait, avec grandeur et sous une effusion lyrique con-

génère, la signature de votre Swinburne. Un joyau de

ce genre ne se perd : il occupera l'endroit éminent en

l'ornementation de l'urne funèbre littéraire, où la cendre

se remplace par le juste encens.

Stéphane Mallarmé.

 

1 Pour Théophile Gautier naguères ; sous peu, pour Baudelaire.

 

 

MAGIE

 

HUYSMANS se plut sans une œuvre de portée

infiniment autre que fournir des documents même

extraordinaires (il s'agissait de comparaison entre la

magnificence, en le mal, d'âmes, au XVe Siècle, et nous)

à dénoncer le bizarre attardement, au Paris actuel, de

la démonialité. Le Moyen-âge demeure l'époque d'in-

cubation, ou mère ; tout depuis est alliage, avec l'antique,

pour composer cette vaine, perplexe, toujours échappant

Modernité. J'ignore, à côté de la législation pétrifiée

romaine quand stagne une religion, celle des cathédrales,

le motif que cesse parallèlement le blasphème. Nul qui

ferme les yeux, avec conscience, ne peut ne percevoir,

régentant la cité comme au temps défunt, l'accroupie en

le dégagement mystérieux de ses ailes, Ombre de

Notre-Dame. Le Sabbat, dessous, conduit par la bande

restaurée des gargouilles et des figures infâmes, refuse de

choir.

 

Voici un inattendu fait-divers, probant ; au sujet du-

quel je m'intéresserai à quelques réflexions, finalement,

comme toujours, orientées vers la Littérature.

 

Un public, ici, dont peut se faire le recensement,

éprouve du goût pour des pratiques, que le maintien, à

la cour papale, d'une charge en vue de les confondre,

désigne comme vivaces. Hébétude à part, maint fouette,

pour l'excitation, sa crédulité. Bien : mais que cette

messe-noire mondaine s'étende à la Littérature, autre-

ment qu'objet d'étude et invoquant la critique, sur-

prend.

 

Or, ce qui se passe, détourna du scandale politique,

un moment, l'attention de la presse, je ne sais si vous

en êtes informés.

 

Un homme de haut caractère et dons, prêtre à l'égard

de qui mieux que le terme de défroqué j'aime employer

celui solennel d'interdit, l'abbé Boullan, connu de quelques

ouailles de son Carmel (en tant que réincarnant Saint-

Jean l'Apocalyptique) sous le nom du docteur Johannès,

meurt. Quadragénaire, cardiopathe. N'importe ! les

initiés à son omnipotence de rétorquer les maléfices (il ne

le fit, en son cas), ou tout un entourage lyonnais proclame

que le Maître a péri dans une surnaturelle embuscade,

frappé, sinon derrière à distance, par deux ennemis, qu'il

combattait d'influence, les rénovateurs de la Rose-Croix,

nos confrères, MM Joséphin Péladan et Stanislas de

Guaita. La rumeur s'enfle ; tant, que de paragraphes et

d'interviews unanimes comme à propos d'un accident

classé il est loisible d'extraire des appréciations ainsi que

celle-ci, au moins d'un poëte, mystagogue de noble vol et

conférencier occultiste : -- “ Ce que je demande sans

incriminer qui que ce soit, c'est qu'on éclaircisse les

causes de cette mort. Le foie et le cœur par où Boullan

fut frappé, voilà les points que les forces astrales

pénètrent. Maintenant que des illustres savants....

reconnaissent la puissance des envoûtements, dussé-

je -- moi qui suis un adepte de la magie -- braver des

fureurs homicides, je réclame la vérité, je veux de nettes

explications : je les veux comme doivent les vouloir MM

Joséphin Péladan, Stanislas de Guaita et Oswald Wird --

afin que leur conscience soit légère.” Article de M Jules

Bois : Gil Blas 9 Janvier 1893. Le ton est monté, on

le voit, jusqu'à une criante sincérité. Partout, défi,

menaces, avec quelque gêne de paraître, en diffamateur,

devant les tribunaux ; polémique. Au sagace écrivain qui

du Père trépassé fit un protagoniste de son roman, à

Huÿsmans, appartint de clore le débat, impartialement : --

“ Mais le résultat (conclut une lettre publique) de tout

cela, me direz-vous. Le résultat est celui-ci : la mort du

docteur Boullan peut être considérée comme naturelle,

mais il n'en reste pas moins acquis -- et c'est à cela que

j'en voulais venir -- que M de Guaita et les Rose-Croix

se livrent à la magie noire et que j'avais, par conséquent,

raison lorsque j'accusais, dans “ Là-Bas “, tous ces gens de

pratiquer le Satanisme.”

 

Je vais, moi, jusqu'à les condamner.

 

Mon opinion : que si on a une qualité d'intellect et

d'élocution inouïe comme la prodigue M Péladan,

on est Soi ; pas Sâr. La déférence envers le labor-

atoire éteint du Grand Œuvre consiste à reprendre,

au fourneau, les manipulations interrompues, poisons

refroidis autrement qu'en pierreries, pour continuer,

intelligemment, dans la simple Pensée. Comme il n'existe

d'offert à l'investigation mentale que deux voies, et c'est

tout, où bifurque notre besoin, à savoir l'esthétique d'une

part et aussi l'économie politique : c'est, de cette visée

dernière, principalement, que l'alchimie fut le glorieux,

hâtif et trouble précurseur. Tout ce qui se rêva à même,

pur, comme faute d'un sol, avant la moderne apparition

de la foule, doit être restitué au domaine social. La

pierre nulle, qui crée l'or, dite philosophale : mais elle

représente, dans la science financière, le futur Crédit,

précédant le capital ou le réduisant à l'humilité de

monnaie ! Avec quel désordre cela se cherche autour de

nous et que peu compris ! Il me peine presque de proférer

ces vérités (impliquant de nets, prodigieux, transferts de

Songe) ainsi, cursivement, à propos d'un bruit même

suggestif. Neuve, presque involontaire une piété porte

la science avide de ne négliger rien qui hanta son com-

mencement grandiose et puéril, maintenant, à tenter,

comme expériences, des agissements pareils aux faits ici

en cause. Le verre d'eau, où enfonce un doigt le

Professeur Charcot, après y avoir rabattu le fluide

emprunté par ses passes à un assistant, dont il met à

l'épreuve la sensibilité. M de Rochas étudie le principe

de l'envoûtement, en modernisant l'accessoire, une

photographie au lieu de la célèbre poupée de cire sous

un voile ; il lacère la carte, cris du patient. Remarquez

vite que ce sujet est spécial, à l'état d'hypnose,

entraîné aux expressions de la douleur ; au point que si,

comme ce fut fait, subrepticement on changeait pour une

autre l'épreuve convenue de son portrait, le maléficié

partirait en d'identiques plaintes. Je ne veux sourire.

Indéniablement, aux extrémités du clavier sensoriel

jaillissent des états aigus, morbidité chez plusieurs

devenue habitude : elle constitue, autant que de l'em-

barras, en des circonstances une supériorité.

 

Ainsi tout semblait à point, et le lecteur de journaux

suffisamment avisé, pour qu'éclatât, comme une fiole aux

doigts la maniant sous un rayon, chez Messieurs de la

Rose-Croix -- ou, tenez ! mieux, comme un joli, imprévu,

coupant rire, auquel le mien se mêle, une accusation

d'empoisonnement pratiqué à cent et des lieues. Tangible

ou dès que brutalement produit en actes, tout cet appareil

de Chimère signifiant pour le littérateur ses titres solitaires

innés, vaut, comme musée : mais, quand on ramena son

âme à la virginité de la feuille de papier, on n'y installe

d' autres blasons. Je dis qu'existe entre les vieux

procédés et le Sortilège, que demeure la poésie, une

parité secrète : je le dis ici et peut-être personnellement

me suis-je complu à le marquer, par des essais, dans une

mesure qui a outrepassé l'aptitude à en jouir consentie par

mes contemporains. évoquer, dans une ombre exprès,

l'objet tu, par des mots allusifs, jamais directs, se réduisant

à du silence égal, présente la tentative proche de créer :

qui tire sa vraisemblance de ceci, que l'opération tient

entière dans la limite de l' idée. Or l'idée d' un objet

uniquement est mise en jeu par l'Enchanteur de Lettres,

avec une justesse telle que, certes, cela scintille, à

l'illusion du regard. Le vers, trait incantatoire ! et, qui

suivant me déniera au cercle que perpétuellement ferme,

ouvre la rime une similitude avec les ronds, parmi l'herbe,

de la fée ou du magicien. A notre occupation revient

le dosage subtil d'essences, délétères ou bonnes, que sont

les sentiments, ceux notamment impropres à une

spéculation. Rien autrefois sorti, pour les illettrés, de

l'artifice humain authentique, le seul, résumé en le Livre,

et qui flotterait imprudemment dehors au risque d'y

volatiliser un semblant, ne veut disparaître, du tout :

mais se reploiera vers les feuillets par excellence

suggestifs et dispensateurs de charme. Coupable qui

opère sur cet Art, avec cécité, un dédoublement

inepte ; ou en sépare, pour les réaliser dans une industrie

à côté, les délicieuses, pudiques, à peine exprimables

prérogatives. Stéphane Mallarmé.

 

 

FAITS-DIVERS

 

À PART des vérités, que le poëte peut extraire et

garde pour son secret, hors de l'entretien, méditant

les produire, au moment opportun avec transfiguration,

rien, dans cet effondrement de Panama, ne m'intéressa, par

de l'éclat. Aux fantasmagoriques couchers du soleil, quand

croulent seuls des nuages (et ce qu'à l'insu l'homme leur

confie probablement de ses rêves), une liquéfaction de trésor

coule, s'étale, rutile à l'horizon. J'y ai l'impression de ce

que peuvent être des sommes, millions par centaine ou au-

delà, égales à celles dont l'énumération, au réquisitoire et

dans la superbe défense des avocats, pendant le procès, me

laissa, relativement à leurs existences, incrédule. Pourtant,

il est, cet or, et même partout un peu ! mais l'incapacité

des chiffres, grandiloquents, à le traduire, vraiment relève

d' un cas ; où personne ne se complut à voir. Je me

trouve nul, pour l' expliquer ; encore que ce soit un indice

que, plus une somme se majore ou recule, quant à l'homme

simple, vers l'improbable, elle reçoit, pour s'inscrire, plus de

zéros ; signifiant que son total équivaut à rien, presque. Que

cache ce défaut d' éblouissement révélé par la discussion

d'intérêts financiers, les plus vastes d'un siècle, sinon, peut-

être, qu'élire un dieu n'est pas pour le confiner à l'ombre

intérieure des coffres en fer et des poches. Voilà son

manque de splendeur, l'instant venu ou quand il y aurait

lieu de rayonner. Il n'est pas jusqu'à ces chèques fameux

qui ne le desservent et, notamment un soin par le destina-

taire pris d'y tronquer et rendre méconnaissable la

signature. Tout a été gris, méprisable, camaïeu : alors

qu'était en jeu ce qui seul éclaire les consciences. L'engin

de terrible précision qui soit, aboutit à du vague. Milliard

a fini, je redirai Pactole. Ce refus, plausible en temps

quelconque, des affaires, où plutôt s'agit d'épandre le

voile, à trahir quelque somptuosité peut cesser, dans le

désespoir et si la lumière se fait brutalement de dehors.

.... Alors des magnificences pareilles au vaisseau qui

s'incendie, ne se rend et fête ciel et eau de son

héroïsme. Le badaud doit arguer de l'effacement terne

de l'or, dans une des circonstances théâtrales de paraître,

aveuglant, clair, cynique, l!indifférence où la monnaie

tient chacun quand ce n' est l'occasion d'y faire main

basse. La très vaine divinité universelle, sans manifesta-

tion ni pompes. Je n'élève aucune plainte de ma décep-

tion, songeant, à part moi, que peut-être, en raison d'un

tel phénomène, et pas pour un autre, revient à l'écrivain ce

don d'amonceler de radieuses clartés avec les seuls mots

qu'il profère, comme ceux bien mis en place par exemple

de Vérité et de Beauté.

 

Abstention de tout feu d'artifice ostentatoire, chez le

monstre en faveur de qui peu à peu abdique l'individu

jadis humain : elle ne laisse pas cependant que d'illuminer

une intense et poignante figure de vieillard par un peuple

longtemps acclamé, l'athlète chu, Ferdinand de Lesseps.

Je ne saurais même dire si le grand âge le marquant

comme d'une stupeur à l'approche d'événements qui lui

demeurent étrangers, et consentant qu'ils échappent à sa

destinée, ne lui confère pas une supériorité entre ses con-

temporains. Il ignorera à jamais le désastre d'une por-

tion de gloire nationale attenant à la sienne. La coutume

veut, en effet, que le condamné par défaut, c'est le cas, ne

puisse être appréhendé avant signification du jugement :

or, parce qu'il ne comprendrait pas, on la différera

toujours.

 

Tels sont les faits.

 

Comme imagination dans la mise au point d'un héros

noble et pénible, avouez que ce n'est pas mal, quant à la

modernité : qui noie et efface plutôt, brume sur tout édifice,

les marbres. Aucune époque ne groupe mieux ces

éléments d'une tragédie que la nôtre, involontairement.

Isoler le principal personnage m'importait, attendu qu'il

confirme par son exception trop aisément la remarque,

indiscutable, que souffle ce procès. Ou l'inaptitude en

quelques cas de la Justice à flétrir. Ajoute que je ne récuse

ici son intervention ni, je poursuis, dès l'instant qu'

actionnée et mue, un résultat, la sentence. Il faut, pour

conclure une de ces extraordinaires entreprises qui, en

la finance, importent quelques restes de la guerre,

qu'on soit couvert, par le tyran : ou malheur ! un

anonymat gouvernemental peut, il doit, s'entre-

mettre et tout arrêter court. Suez a réussi,

coupablement. Toutefois ne pas perdre de vue que

la fonction de la Justice est une fiction, cela par le

fait seul qu'elle ne rend pas l'argent. Homme, jamais,

ne sera nié par une machine, nette, impartiale, cor-

recte je le sais. Je ne demande même pas compte à la

légalité de ceci, qu' elle n'ait pas les mots heureux et, par

exemple, indique la calamiteuse fin infligée au promoteur

d'une des grandioses aventures contemporaines, du trait

succinct “ d'escroquerie.” Je la comprends simplificatrice

par devoir et en raison qu'il n'y a pas besoin d'épithètes

multiples pour dénombrer les hommes ; quand ils échap-

pent à l'élite. Je ne la blâme en rien, dis-je et m'incline

devant la chose jugée, comme il suffit ; aussi devant les

termes, parce que je les sais faux et que par leur géné-

ralité sinistre vient le salut, pour tel sentencié. Lequel

sera frappé, pour montrer qu'il n'est pas atteint ou que de

belles têtes se portent haut quand même. Ainsi de cette

étrange heure, une attristante que puisse traverser quelque

nation (à son sujet je me promettais de n'écrire ou c'est

peu mon affaire) l'aperçu, qui jaillit, malgré tout et moi-

même. Sauf la plèbe d'âmes excitée par une statue à

terre, personne, que le jugement rendu satisfasse dans les

mystérieuses arguties de son équité. Un arrêt reste

chose grossière à cause même du nombre trop grand de

ceux dont il devient le porte-parole ; il laisse outre les

appels juridiques et des cassations, une échappatoire

aux esprits, eux, souverains. Formalité respectable ou

nécessaire pour le bon ordre commun, en tant qu'un

doigt prompt sur l'épaule avec insistance “ arrêtez-vous,

Messieurs, je ne permets “ : sans la marque vieille au fer

rouge. Quelque point de vue suit toute commotion

publique, il prévaut pour les ans. La lueur prend, dès

que notée juste, une valeur, inappréciable chez nous,

en une embryonnaire démocratie que veut obscurcir le

mensonge vomi par on ne sait quelle gueule ! d'une arme

au nom de tous capable de détruire l'individu ; soit de lui

ôter à coup certain l'honneur. Une idée par hasard est

sortie de ce qui se dénomme “ le monde “ et le rattache

à cette acuité dans le goût et l'émotion, qui

fut son passé français. Les salons ont conversé juste.

Tant de mains, en quelque façon anarchistes, de

gens pourtant de convention, retardant leur élan

de crainte de paraître protester contre l'arrêt à

peine lu qui serrèrent dignement, spontanément, grave-

ment la main des condamnés, comme si rien ne s'était

passé, y effaçant la trace de ligatures infamantes : elles

ont signifié quelque chose d'inconscient et de suprême.

Juges, prononcez : à nous, un tribut payé par les

imprudents, de leur remettre la peine, non ; du moins,

d'intimes et supérieures conséquences. Je ne connais,

renouant à l'ordre des faits ce sentiment très neuf,

imprécis, certain qui s'est fait jour, ou que songea

déterminer cet article, l'intention des cabinets d'Europe

et de notre propre chancellerie relativement au plus

gemmé et chamarré de décorations octogénaire pauvre

qui soit : et si l'on s'entendra pour en dénuer ses

solitaires et proches obsèques. Un doute me demeure

que l'Académie française, gardienne si soucieuse de tout

formalisme (elle représente les lettres) opère la radiation

du vieux M de Lesseps, reçu naguères inconsidérément

par une prévenance extra-littéraire.

Stéphane Mallarmé.

 

 

 

CONSIDÉRATIONS SUR L'ART DU BALLET

ET LA LOÏE FULLER

 

RELATIVEMENT à la Loïe Fuller, en tant qu'elle se

propage de tissus épanouis alentour et ramenés à sa

personne par l'action d'une danse solitaire, depuis un

hiver, au rare étonnement des parisiens devant une

révélation, tout a été dit en des études quelques unes

presque des poèmes ; mon intention n'est de rien ajouter.

Plutôt comme tout à l'heure, parmi les bois ou les prés et

l'eau, avant d'autoriser un hâtif soleil naturel à tout à fait

dissiper mes réminiscences citadines, je m'y complus ; fixer,

la seule, indiscutablement, qui mérite une arrière-attention,

vu que l'esprit chez moi s'obstine à en tirer ce que, peut-

être, elle signifia. Le don, de toute ingénuité et avec

certitude fait, par cet exotique fantôme, au Ballet, selon

moi la forme théâtrale de poésie par excellence, je le

déclare inestimable. Reconnaître cet apport, entier et

dans ses conséquences, me plaît ; tard, à la faveur du

recul.

 

Une banalité s'interpose à travers de l'éblouissement,

entre le spectacle dansé et vous ; l'empêchement à

ce que cette extériorité satisfasse la suprême délicatesse,

comme par exemple y atteint le plaisir trouvé dans la

lecture des vers, découle seulement de l'inintelligence,

chez le librettiste, des moyens subtils qu'il emploie :

celui-ci ne pénètre l'arcane de la Danse. La restaurer,

et son esthétique, outre-passe quelques notes à

côté, où, du moins, je dénoncerai, à un point de

vue facile et proche, une erreur ordinaire à la mise en

scène : aidé comme je suis, inespérément et soudain, par

la solution que déploie, avec le vaste jeu seul de sa robe,

ma très peu consciente ou volontairement ici en cause

inspiratrice.

 

Quand, au lever de rideau, dans une salle de gala ou

tout local, apparaît ainsi qu' un flocon, d'où soufflé ? mira-

culeux, la Danseuse, le plancher évité par bonds ou que

marquent les pointes, immédiatement, acquiert une

virginité de site étranger, à tout au delà, pas songé ; et

que tel indiquera, bâtira, fleurira la d'abord isolante

Figure. Le décor gît, futur, dans l'orchestre, latent

trésor des imaginations ; pour en sortir, par éclats, selon

la vue que dispense la représentante ça et là de l'idée à la

rampe. Pas plus ! or cette transition de sonorités aux

tissus (qu'y a-t-il, mieux à un voile ressemblant, que la

musique !) est, visiblement, ce qu'accomplit la Loïe Fuller,

par instinct, avec ses crescendos étalés, ses retraits, de

jupe ou d'elle, instituant le séjour. L'enchanteresse crée

l'ambiance, la tire ainsi de soi et l'y rentre, suc-

cinctement ; l'exprime par un silence palpité de crêpes de

Chine.

 

Selon ce sortilège et aussitôt va de la scène disparaître,

comme dans ce cas une imbécillité, la plantation tradi-

tionnelle de stables ou opaques décors si en opposition

avec la mobilité limpide chorégraphique. Châssis peints

ou carton, toute cette intrusion, maintenant, au rancart ;

voici rendue au Ballet l'authentique atmosphère, ou rien,

une bouffée sitôt éparse que sue, le temps d' une évocation

d' endroit. La scène libre, au gré de la fiction, exhalée du

jet d' un voile avec attitudes et le geste, devient le très

pur résultat.

 

Originellement ou hors de cet emploi, l'exercice, étudié

comme invention, comporte une ivresse féminine et simul-

tané un accomplissement, je le dirai, industriel : la ballerine

se pâme certes, au bain terrible des étoffes, souple, radieuse,

froide et elle illustre tel thème circonvolutoire à quoi tend

la voltige d'une trame loin éployée, pétale et papillon

géants, conque ou déferlement, tout d'ordre net et

élémentaire. L'art jaillit incidemment, souverain : de

la vie communiquée à des surfaces impersonnelles

eurythmiques, aussi du sentiment de leur exagération,

quant à la figurante : et de l'harmonieux délire.

 

Rien n'étonne que ce prodige naisse d'Amérique, et c'est

grec. Classique en tant que moderne tout à fait. Au

même instant on goûte de la surprise comme devant une

innovation exempte d'attaches ou de précédent et quelque

réminiscence poind que cela n'a pas été sans se produire

par exemple dans les réjouissances de la civilisation asiatique

reculée, où fut tout : qu'une femme associât l'envolée de

vêtements à sa danse vertigineuse et puissante au point

de les soutenir, à l'infini, comme l'image de sa seule

expansion.

 

Le charme, oui, tient en cet effet, spirituel. Si j'ai

montré du coup le changement qu'au Ballet, exempt de

tout accessoire que la présence humaine, rétabli, porte

l'introduction d'une telle nouveauté, ce demeure aussi ma

tentation d'en scruter la poésie, conforme au principe du

genre.

 

Toute émotion vient de vous et, constituant votre

milieu, vous élargit à ses confins. Ainsi par ce dégagement

multiple de plis, autour d'une nudité, grand, orageux,

planant en le contradictoire vol où l'ordonne celle-ci ; elle

se magnifie à une ampleur démente jusqu' à s'y dissoudre,

la robe évoluant comme seule et uniquement en train.

Avec ce droit, centrale, car tout obéit à son impulsion ;

puis epuisée en le tourbillon, dehors, de sa puissance, elle

s'évoque soudain, par sa volonté disséminée aux extré-

mités diamantales de chaque aile et darde sa statuette,

stricte, humaine, debout ; morte aussi de l'effort à ressaisir

en leur libération presque d'elle les derniers sursautements

attardés d'écume et de lueur.

 

-- Ou le métrage, ici évalué, de ses effluves.

 

Fusion, sans arrêt, aux véloces étoffes elles-mêmes se

muant selon une agitation virtuelle : joignez la fantas-

magorie du reflet oxhydrique par nuances inouïes de

crépuscule ou de grotte, leur rapidité en l'échange de

passion, sourire, deuil, colère, délice, il faut pour les

mouvoir, prismatiques ainsi simplement, avec violence ou

diluées, la furie diaprée d'une âme comme mise à l'air ici

par un artifice.

 

Silencieuse tant ! que proférer un mot à son sujet,

durant qu'elle se manifeste, très bas et pour l'édification

de quelque voisinage, sembla impossible, à cause que

d'abord elle confondait : la vision, peut-être, ne sera pas

éteinte sous un peu de prose que voici. A mon avis, il

importait, ou que la mode disperse cette délicieuse

éclosion contemporaine, suggestive, spéciale, d'en extraire

la leçon même sommairement.

 

Comment, dans ma promenade, une matinée bientôt

d'été, en un jardin, tandis que je me remémorais, pour les

exclure, les sensations de la saison théâtrale récente, seul

cela, un “ numéro “ de café-concert à vrai dire extraordi-

naire, m'apparut-il ainsi que valant malgré sa décolora-

tion déjà que j'en résumasse, pour mon profit, le sens, je ne

sais : excepté que, probablement, cette exhibition avait

plusieurs mois représenté la somme de beauté supérieure

que proposa une capitale à l'intelligence du poëte et à la

stupeur de la foule. Stéphane Mallarmé.

 

 

 

THÉÂTRE

 

TOUT, la polyphonie magnifique instrumentale, le

vivant geste ou les voix de personnages et de dieux,

au surplus un excès apporté à la décoration matérielle,

nous le considérâmes, dans ce récent et tardif triomphe

du génie ici, avec la Walkyrie ; éblouis par une telle

cohésion des splendeurs en un art qui aujourd’hui devient

la poésie : or va-t-il se faire que le traditionnel écrivain

de vers, celui qui s'en tient aux artifices humbles et sacrés

de la parole, tente, selon sa ressource unique subtilement

élue, de rivaliser ! Le bon livre versifié convie à une

idéale représentation. Des motifs d'exaltation ou de

songe s'y nouent entre eux et se détachent, d'après une

ordonnance et leur individualité. Telle portion d'œuvre

incline dans un rythme ou mouvement de pensée ; à quoi

s'oppose tel contradictoire dessin. L'un et l'autre, pour

aboutir, et cessant, où interviendrait plus qu'à demi,

comme sirènes confondues par la croupe avec le feuillage

et les rinceaux d'une arabesque, la figure ; qui demeure

notre seule idée. Le théâtre, inhérent à l'esprit, quiconque

d' un œil certain regarda la nature, le porte avec soi, résumé

de types et d'accords ; tels que les partage un tome,

ouvrant des pages parallèles. Le précaire recueil d'inspi-

ration diverse, sublime, c'en est fait ; ainsi que du hasard,

qui ne doit, et pour sous-entendre le parti-pris, jamais

qu'être simulé. Une symétrie comme elle règne en tout

édifice, le plus vaporeux, de vision et de songes, prévaut,

dans ce triomphe de la lecture. La jouissance vaine

cherchée par feu le Rêveur-roi de Bavière dans une

solitaire station aux déploiements scéniques, la voici, à

l'écart d'un public encombrant moins que sa vacance aux

gradins, atteinte ; par le moyen ou restaurer le texte, nu,

du spectacle. Volume en main, et le véritable est fait de

vers, je supplée, avec l'accompagnement de tout moi-

même, ou monde ! ou j'y perçois, discret, le drame.

 

Cette moderne tendance marquée à quelque sceau

d'absolu, soustraire à toutes contingences de la représenta-

tion, grossières ou même exquises selon le goût jusqu'à

présent, l'œuvre par excellence ou poésie, a induit ici de

très strictes intelligences, celle, en premier lieu, de M de

Régnier ainsi que le suggère l'ensemble des Poèmes Anciens

et Romanesques ; ou guères plus tard qu'à l'instant, M Retté,

avec sa suite diaprée, libre et large, nommée Une Belle

Dame Passa. Installer, par une convergence de fragments

harmoniques en leur centre, là même, une source de drame

latente qui reflue à travers le poème, désigne ces jeunes

maîtres et j'admire ; autant, le jeu où insista M Ferdinand

Hérold. Ouvertement et sans réticence, il nous octroie

l'action je dirai dans la plénitude, et faste entier : acteurs,

le port noté par la déclamation, puis le site, des chants,

toute une multiple partition ; du fait de l'intègre discours.

Que dépouillé, enfin, de direct effet ou de mécanisme !

fondu, transportant l'invité, loin d'appréhensions.

 

Autre, l'art de M Maeterlinck qui, aussi, inséra le

théâtre au livre.

 

Non cela symphoniquement comme il vient d'être dit,

mais avec une expresse succession de scènes, à la Shake-

speare ; il y a lieu, en conséquence, de prononcer ce nom

quoique ne se montre avec le dieu aucun rapport, sauf de

nécessaires. Un écrivain qui sauvegarde certainement

l'honneur de la presse en faisant que toujours y ait été

parlé ne fut-ce qu' une fois, par lui, avec quel feu, de

chaque œuvre d'exception, M Octave Mirbeau, à l'appari-

tion, voulant éveiller les milliers d'yeux soudain, eut raison

d'invoquer Shakespeare, comme un péremptoire signe

littéraire, énorme ; puis il nuança son dire de sens délicats.

 

Lear, Hamlet lui-même. et Cordélie, Ophélie, je cite

des héros reculés très avant dans la légende ou leur

lointain spécial, agissent en toute vie, tangibles, intenses :

lus, ils froissent le papier, pour surgir, corporels. Diffé-

rente j'envisageai la Princesse Maleine, une après-midi de

lecture restée l'ingénue et étrange que je sache ; où

domina l'abandon, au contraire, d'un milieu à quoi, pour

une cause, rien de simplement humain ne convenait. Les

murs, au massif arrêt de toute réalité, ténèbres, basalte,

en le vide d'une salle : les murs, plutôt de quelque

épaisseur isolées, des teintures vieillies en la raréfaction de

l'endroit ; pour que leurs hôtes déteints avant d'y devenir

les trous, étirant, une tragique fois, quelque membre de

douleur habituel, et même souriant, balbutiassent ou

radotassent, seuls, la phrase de leur destin. Tandis qu'au

serment du spectateur vulgaire, il n'aurait existé personne

ni rien ne se serait passé, sur ces dalles. Bruges, Gand,

terroir de primitifs ; désuétude.. on est loin, par ces

fantômes, de Shakespeare.

 

Les officiels juges de plusieurs grands journaux me

paraissent, dans une dernière aventure, improprement

avoir joué de cette grande allusion et pas sans quelque

trouble dans la précipitation à malmener une œuvre

délicieuse et mystérieuse, jeune : attendu que restera difficile

à discerner si précisément ils reprochaient à l'auteur de

l'Intruse, des Aveugles et des Sept Princesses qu'il rappelât

trop Shakespeare ou de ne pas l'évoquer à leur gré suffi-

samment, distinction, du reste, important peu à mon

constat, je crois comme au leur. Un pavé se trouvait à

portée et plus carré, plus lourd, même que de la mauvaise

foi. Ajoutons qu'il y avait raison, celle-ci, pourtant, à

l'employer, uniment. Faire à un dramaturge étranger,

nouveau, expier sa notoriété européenne issue d'un article

fameux, à la place même d'où, excluant une autre aide,

elle s'était propagée presque en de la gloire. Tout une

scission, maintenant se fait, jusqu' à la colère, dans la

littérature, chez nous, par exemple entre les hommes

contournant les soixante ans et maints qui émergent de

leur trentaine, et c'est nettement question d'âge. Je

m'amuse beaucoup à considérer cet échange, et les poings ;

l'assaut, épars : la défense unanime furieuse.

 

La pièce sauve du guet-à-pens, indiquait un choix

sagace, Pelléas et Mélisande, de passion, et d'inquiétude

franchement. Montée avec perfection, par notre con-

frère M Mauclair, en toute simplicité ; dite, souveraine-

ment. Ambigu décor et forêt comme appartements. Le

costume dans le ton, et c'est bien, de l'esprit et des rôles ;

prêtant cette significative coloration au geste. Une

matinée seule. élite. Le tort serait d'avoir dérangé,

rien d'autre, en l'y convoquant, la grosse critique, chargée

de formuler aux badauds tenus hors de cette solennité,

l'opinion que tous sont incapables d'émettre parce

qu'elle n'existe pas concurremment, du moins, au langage

ou se résoudrait par un bâillement. Aussi la bande

argua, entre des griefs, très justement, d'ennui ; mais cela

demeure un malentendu, puis que ceux au nom de qui

elle a le devoir d'exprimer ce sentiment devant une œuvre

littéraire haute et pure, manquaient.

 

L'ouvrage, imprimé à Bruxelles il y a un an environ,

hier secoué sur notre scène (on pouvait, si privément et à

l'abri d'intrusion), émane, de ses feuillets, un délice.

Préciser ? Ces tableaux, brefs, suprêmes. Quoique ce

soit a été rejeté de préparatoire et machinal, en vue que

paraisse, extrait par enchantement, ce qui chez un spectateur

se dégage d'une représentation, l'essentiel. Il semble que

soit jouée une variation supérieure sur l'admirable vieux

mélodrame. Silencieusement presque, comme les traits

partent épurés, en l'abstention du déchet qui suffit

d'ordinaire ! silencieusement et abstraitement au point que

dans cet art, où tout devient musique dans le sens propre,

la partie d'un instrument même pensif, violon, détonnerait,

par inutilité. Peut-être que si tacite atmosphère inspire, à

l'angoisse qu'en ressent l'auteur, ce besoin souvent de

proférer deux fois les choses, pour une certitude qu'elles

l'aient été et leur assurer, à défaut de tout, la conscience

de l'écho. Sortilège fréquent, autrement inexplicable,

entre cent ; qu'on nommerait à tort procédé. Le poëte,

je reviens à mon début, hors d'entreprises prodigieuses

comme Wagner par exemple, ici n'a pas à s'ingénier

d'autre chose que ce qui est son air respirable, l'âme seule

et parfum de tout ; qu'il s'adresse par l'intime écrit à

l'ordonnateur de fêtes en chacun, ou communique avec

une assistance comme cela vient de se présenter avec

charme. Stéphane Mallarmé.

 

 

THÉÂTRE

(Suite)

 

L'OCCASION depuis peu se présenta d'étudier à la

fois une œuvre dramatique neuve et certaines

dispositions secrètes à lui-même du public parisien.

Avec la proclamation de sentiments supérieurs, rien ne

me captive, tant que lire leur reflet en l'indéchiffrable

visage nombreux, que forme une assistance. Je me

reporte au récent gala littéraire donné par M Edouard

Dujardin, pour produire la Fin d'Antonia.

 

L'auteur montre une des figures, intéressantes d'au-

jourd'hui. Celle du lettré, une flamme continue et pure

le distingue (romancier avec les Hantises, Les Lauriers sont

coupés, poëte A la Gloire d'Antonia, Pour la Vierge du Roc

ardent et dans La Réponse de la Bergère au Berger) ; mais

pas professionnel, homme du monde, sportsman comme

naguères le fondateur et l'inspirateur des Revues Indé-

pendante et Wagnérienne : il gréerait demain la voilure

autrement qu'en vélin de quelque authentique yacht. Je

le veux voir, pour cet instant, costumé du soir, une pluie

d'orchidées au revers de l'habit, ombre de trois-quarts selon

la rampe éteinte, avec une jolie inclinaison de toute l'atti-

tude ; mystérieux, scrutant du monocle le manuscrit de

son prologue : whistlérien. Trois étés, consécutifs, il

invita Paris à connaître les diverses parties, ou, chaque,

une Tragédie Moderne, de la légende d'antonia. Ces

jours-ci spécialement et pour la conclusion il usa de faste.

La très courue, élégante salle du Vaudeville louée excep-

tionnellement, ses dégagements plantés en serre et drapés

de fête, vers la rue, au point d'y retarder la circulation

... A mon sens, une erreur ! encore que je ne l'impute

à de l'ostentation personnelle chez l'impressario, il me

frappe comme désintéressé de toute facile gloire, ou

crédule à la seule vertu de son œuvre, candidement : pour

l'effusion de celle-ci et en faire, avec sincérité, la preuve

il convoqua devant une vision de primitif, lointaine et nue

outre des amateurs, le boulevard.

 

L'aventure aurait pu tourner autrement qu'avec quelques

rires épars mais exaltés jusqu'au malaise, interrompant la

belle attention, respectueuse, probe décernée par une

chambrée magnifique et ses francs applaudissements.

Votre terme, est à la mode ici, de snobisme, appliqué à la

littérature et aux arts ; et le fait aussi, on commence, à

l'endroit de ces suprêmes ou intactes aristocraties que nous

gardions, la feinte d'un besoin, presque un culte : on se

détourne, esthétiquement, des jeux intermédiaires proposés

au gros du public, vers ; l'exception et le moindre indice,

chacun se voulant dire à portée de comprendre quoi que ce

soit de rare. J'y perçois le pire état ; et la ruse propre

à étouffer dès le futur la délicate idée (il ne restera plus

rien de soustrait) ; enfin, je m'apitoie hypocritement, un

danger, pour cette artificielle élite. La stupéfaction,

aiguë autrement que l'ennui et laquelle tord les bouches

sans même que le baîllement émane, car on sent qu'il n'y

a pas lieu et que c'est délicieux, certes, mais au-delà de

soi, très loin. A ce nouveau supplice la détente viendrait

de quelque possibilité de rire, abondamment, avec une

salle entière, si un incident y aidait, par exemple le faux

pas de l'actrice dans sa traîne ou une double entente

tutélaire d'un mot. J'ai pu, concurremment à l'intelligence

prompte de la majorité, noter l'instauration, en plusieurs,

de ce phénomène cruel contemporain, être quelque part où

l'on veut et s'y sentir étranger : je l'indique à la psychologie.

 

Un argument ou programme d'avance aux mains du

spectateur, ainsi que la coutume règne dans les concerts :

n'allait-on pas reconnaître comme une musicale célébra-

tion et figuration aussi de la Vie, confiant le mystère

au langage seul et à l'évolution mimique ?

 

Transcrire ce feuillet :

 

Dans la première partie de la Légende, l'Amante s'est

rencontrée avec l'Amant ; l'Amant est mort ; et, dans la

seconde partie (Le Chevalier du Passé), l'Amante est

devenue la Courtisane ; mais, au milieu de son triomphe, le

passé est réapparu et lui a appris la vanité de sa gloire ;

et elle est partie.

 

“ Maintenant, c'est une Mendiante. Elle a renoncé les

anciens désirs ; elle ne veut plus rien que le silence et la

solitude de la retraite ; une vie spirituelle en dehors du

monde et au dessus de la nature (comme autrefois la vie

religieuse) est la fin qu'elle a crue possible. Ainsi son

orgueil d'ascète a accepté d'être la Mendiante qui tend la

main pour le pain quotidien.

 

“ 1er Acte. La scène est dans la montagne... La

mendiante est seule ; mais un jeune berger qui passait l'a

vue et il revient. C'est la lutte de l'enfant de la nature

et de celle qui veut renoncer la nature. Le berger la

violente.

 

“ 2ème Acte. La Mendiante s'efforce de mépriser et

d'oublier la violence qu'elle a subie... Mais en son être

l'humanité n'est pas morte ; ce jeune berger qui l'a violentée,

c'est la nature qui l'a reprise, la nature au dessus de qui il

est impossible de s'élever. Elle le comprend, et, dés-

espérée de voir les souffrances de la vie recommencer pour

elle, elle veut mourir. Des paysans la sauvent et la

recueillent.

 

“ 3ème Acte... Le destin qui a jeté le jeune berger

sur le passage d'Antonia, a voulu que dans ses bras elle

conçût. Elle va être mère ; et maintenant elle connaît

pourquoi elle ne pouvait s'échapper hors de l'humanité, et

que sa fin est là dans la maternité.

 

“ Sa Fin c'est qu'après avoir tant désiré et tant souffert,

elle laisse après elle l'enfant qui vivra la vie à son tour et

perpétuera la vie.”

 

Je ne saurais dire mieux des personnages sinon qu'ils

dessinent les uns relativement aux autres, à leur insu, en une

sorte de danse, le pas où se compose la marche de l'œuvre.

Très mélodiquement, en toute suavité ; mus par l'orchestre

intime de leur diction. La modernité s'accommode de ces

lacs et tours un peu abstraits ; vraiment d'une façon

inattendue si déjà on ne savait ce que de général et de

neutre prévaut, et d'apte à exprimer le style, dans notre

vêtement même la redingote, comme cela se montra aux

deux représentations des ans préalables. Tout à l'heure

la troisième ne requit pas cette réflexion. L'accord d'un

art naïf s'établissait, selon le site et le costume devenus

agrestes, tout de suite avec des émotions et des vérités

amples, graves, primordiales.

 

Cette parenthèse.

 

Je ne me refuse par goût à aucune simplification et eu

souhaite, à l'égal de complexités parallèles : mais le théâtre

institue des personnages agissant et en relief précisément

pour qu'ils négligent la métaphysique, comme l'acteur

omet la présence du lustre ; ils ne prieront, vers rien,

hors d'eux, que par le cri élémentaire et obscur de la

passion. Sans cette règle, on arriverait, au travers

d'éclairs de la scolastique ou par l'analyse, à dénommer

l'Absolu : l'invocation, que lui adressent, au finale, des

bûcherons, me paraît à cet égard procéder trop directe-

ment. La cime d'un saint mont appuyé en fond, elle-

même aux frises coupée par une bande de ciel, indéniable-

ment pour suggérer un au-delà, suffisait, invisible ; et

rabattue en la pureté d'âmes, elle en pouvait jaillir,

comme hymne inconscient au jour qui se délivre... A

quoi bon le décor, s'il ne maintient l'image : le traducteur

humain n'a, poétiquement, qu'à subir, et à rendre, cette

hantise.

 

L'attrait majeur qu'exerce sur moi la tentative de M

Dujardin vient incontestablement de son vers. Je

veux garder, à un emploi extraordinaire de la parole qui,

pour une ouïe inexperte, se diluerait, quelquefois, en prose,

cette appellation : où sera-t-il, le vers ? pas en rapport

toujours avec l'artifice des blancs ou comme le marque le

livret. Tel tronçon n'en procure un, par lui-même ; et,

dans la multiple répétition de son jeu seulement, je saisis

l'ensemble métrique nécessaire. Ce tissu transformable et

ondoyant où, sur tel point, afflue le luxe essentiel à la

versification dont le trésor, par places, s'espace et se

dissémine, précieusement convient à l'expression verbale

sur la scène. Un bonheur, davantage ; je touche à

quelque instinct magistral. Voici les rimes dardées sur

de brèves tiges, accourir, se répondre, tourbillonner, coup

sur coup, en commandant par une insistance à part et

exclusive l'attention à tel motif de sentiment, qui devient

nœud capital. Les moyens traditionnels notoires se pré-

cipitent ici, là ; ou évanouis par nappes, afin de tout

résumer, nativement et éperdument, en un jet, d'altitude

inusitée. J'aime ces ébats de notre séculaire prosodie,

car ce sont eux, légitimement ; mais sans la contrainte

qu'ils exigeaient pour charmer. Alors triomphe une

vitalité et comme l'orgueil de trouver et d'employer, en

toute joie, de naturelles intentions. Je vais citer :

LA MENDIANTE

Au temps des amours fatidiques,

Celui que j'ai aimé me dit de sa voix prophétique,

De sa voix de mourant,

De sa voix d' idéal amant :

Notre amour,

C'eût été que ne périsse pas notre jour ;

Notre amour

C'eût été que ce que nous étions

Se perpétue parmi les générations ;

Notre amour, que n'a-t-il donc été

La continuité

Des joies et des douleurs par où nous avons passé !

Notre amour, oh ! c'était, femme, que je sois père,

C'était que tu sois mère.

Et puis,

Au sein des fards, de fleurs et de folies,

Le chevalier de mon âme meurtrie,

Le chevalier du passé de ma vie,

Il dit, il dit,

Celui qu'évoquèrent mes mélancolies

Il dit :

Va et cherche ta route ;

Elle fleurira, ton âme absente ;

Toi, la prédestinée

Elle finira ta destinée.

Alors, comme j'allais quitter

L'humanité,

Le destin t'envoya, berger juvénile,

Du fond de l'inconnu le destin subtil

T'a poussé, triomphant et vainqueur,

Sur le chemin où s'égarait mon cœur,

Et par toi, ô berger du hasard, et par toi, ô berger du destin,

Voici que s'accomplit la fin.

Je vais être mère ;

Sur la terre

Je ne mourrai pas tout entière.

O mon enfant, dans ton âme

J'enfanterai et je mettrai et je reposerai mon âme ;

Dans ton jeune cœur

Battra mon cœur

Et ta chair

Ce sera ma chair.

Chair

De ma chair,

Cœur

De mon cœur,

âme

De mon âme,

Toi, toi, toi

Qui vas être moi,

O inconcevable joie !

Il faut, à notre dam, écourter ce couplet :

... Oh que le cours des choses soit béni !

Ma vie

Est accomplie...

L'enfant naitra,

L'enfant vivra,

L'enfant sous les cieux immortels respirera.

 

Je sais qu'aisément on parlera d'un recours à la

facture Wagnérienne ; pour moi, tout peut se limiter chez

nous.

 

Dans le genre d'intervalle que connaît la poésie

française, attendu que c'était l'heure, certes et tout au

moins, de lui accorder ce loisir, il me semble jusqu'à

l'évidence que les effets anciens et parfaits, par

M Dujardin, comme par plusieurs, démontés pièce à

pièce et rangés selon l'ordre, se soient, chez lui, très

spontanément retrempés en vertu de leurs sympathies

d'origine, pour y improviser quelque état ingénu ; et je me

plais à rester sur cette explication qui désigne un cas

rhythmique mémorable. Stéphane Mallarmé.

 

 

 

DEUIL

 

LA mort entière de Maupassant (on sait que, sur

l'écrivain, depuis dix-huit mois, se fermait une

cellule de maison de santé au mur comme la page

désormais blanche) a ému et même délivré le sentiment

public ; malgré que par endroits la presse l'ait inscrite en

fait-divers, parce qu'elle n'avait rien à attendre de l'auteur,

voici longtemps. Il semble aussi, insciemment, entre

littérateurs, que le stage au seuil éternel, quand la première

caresse de ténèbres eût, au front jeune, essuyé toute

pensée, baissa les conversations ; après le décès, con-

tinue un suspens, avec de l'attente encore. Cependant,

dès la saison, la rumeur circulant prématurée d'un

dénouement, un journal avait, en hommage, proposé

une consultation, entre de hauts oracles et divers,

sur la gloire de l'ami presque défunt. Les ré-

ponses attestent et pitié à part, celui en cause ayant

droit à ne s'avantager du malheur, une discordance ;

ici, du fait des aînés, le culte unanime, plénier,

monté au ton qui convient envers le génie ; et plutôt,

chez l'autre génération, un dédain. Considérable

opinion, de Bourget, je me souviens, dont le mot tou-

jours importe comme imprégné de pure essence : il

dénonça une supériorité peut-être de Maupassant sur

Flaubert, presque un rajeunissement filial ou la retrempe

en prime vie de l'art du maître par le disciple. J'isole

Gustave Flaubert, parmi plusieurs absolus. Tout au

moins, la sagacité de part et d'autre excellerait-

elle à reconnaître, en un, très imprévu, qui vint, avec des

facultés telles de littérature que ce n'en est plus même,

miraculeusement quelque faune inné de la vision et du

dire ; foulant, selon la mystérieuse perfection attachée à sa

nature, avec virginité, ce qui, pour tous, est la route, où

l'on peina. Son enfant certain, auquel voue une tendresse

et dont s'enorgueillit, à défaut de l'envol culminant des

altitudes le sol même littéraire d'une nation : il est le

produit immédiat et bon à chacun. J'applaudis Zola,

dans un discours perspicace autant qu'émouvant, sur la

tombe, par un parfait éclair d'avoir indiqué La fontaine et

les Fables comme exemple de la probable immortalité qui

accompagnera nombre des contes fermes et libres de notre

contemporain. Un cas, ordinaire à ces déités de terroir,

éclate ici, que quiconque lit, peut les lire et à la suite tout

lire. Haussant subitement à leur degré le simple et

l'initiant, loin : c'est restituer aux lettres la vertu d'une

fonction originelle et inapprise, qui me frappe comme un

dessein français.

 

Voilà comment, chez nous seuls, la Presse, limitons cette

désignation, ainsi que de coutume, au journalisme, a,

naguères, voulu une place aux écrits. Le traditionnel

feuilleton en rez-de-chaussée longtemps soutint la masse

du format entier : ainsi qu'aux avenues, sur le fragile

magasin éblouissant, glaces à scintillation de bijoux ou

par la nuance de tissus baignées, sûrement pose un lourd

immeuble à étages nombreux. Mieux, à présent la fiction

proprement dite ou le récit, imaginatif, s'ébat au travers de

“ quotidiens “ achalandés, triomphant à des lieux principaux,

jusqu'au faîte ; en déloge l'article de fonds, ou d'actualité,

apparu secondaire. Suggestion et même leçon de quelque

beauté, qu'Aujourd’hui n'est seulement le remplaçant d'hier,

présageant demain, mais sort du temps, comme général,

avec son intégrité lavée et neuve. Que le vulgaire placard

crié comme il s'imprime, tout ouvert, dans le carrefour, ait

subi ce reflet, ainsi, de quel ciel soufflant, en tant que

poussière, sur le texte politique etc, je m'accommode : c'est

acte de ces quelques années. Le doué ou la fort qui

immédiatement aida au phénomène, rien qu'en se rencon-

trant là et prêt, avec une effervescence de sujets propres

à empaumer le public en même temps que conformes tout

à son instinct, aura été le prosateur de Boule-de-Suif, des

Sœurs Rondoli, Toine, Miss Harriet ou la Maison Tellier,

pour citer, entre tant, quelques épanouis chefs-d’œuvre.

Le danger, consécutif à cette révolution du journal, que le

médiocre abonde : du moins, plus que d'aucun, l'apport de

Guy de Maupassant, en sauva. Nul de ses articles brefs et

définitifs qui ne satisfasse, tout à fait ou dans la limite,

l'amateur très difficile.

 

Je sais que telle aventure laisse indifférents certains :

parce qu'imaginent-ils, à un peu plus ou moins de

rareté et d'élévation près dans le plaisir goûté par les

gens, la situation se maintient quant à ce qui, seul, est

élevé et rare, immesurablement, et connu du nom de

Poésie. Elle, toujours restera exclue et son frémissement

de vols autre part qu' ici est parodié, pas plus, par le

déploiement, dans nos mains de la feuille hâtive ou vaste

du journal. Ce papier, d' autant il se complétera et s'affinera,

en l'espèce d'un objet nécessaire ou de luxe, n'émet-il

pas une prétention à s'interposer entre les rêves et qui que

ce soit ? -- Un peu.

 

J'accorde à ce souci la disposition que montrèrent dans

un appel à leur avis, où ils persistent, des esprits clair-

voyants, aigus, envers Maupassant qui me paraît avec des

qualités, intactes et uniques, le plus admirable des jour-

nalistes littéraires de ce temps. A jauger l'extraordinaire

surproduction actuelle, à quoi la Presse cède son moyen

intelligemment, la notion prévaut de quelque chose de

très décisif, qui s'élabore : certes, comme avant une ère,

un concours énorme pour la fondation du Poème populaire

moderne ou tout au moins de Mille et Une Nuits innom-

brables, où cette majorité lisante soudain inventée s'émer-

veillera. Comme à une fête, assistez, vous, de maintenant,

aux hasards de ce foudroyant accomplissement ! Sinon

l'intensité de la chauffe notoirement dépasse une con-

sommation au jour le jour.

 

Je songeais à beaucoup de cela, durant l'office mor-

tuaire, ce midi récent de tristesse, comme pour dégager

son sens, avec le plus de futur, d'une destinée superbe

brusquée. Sans m'appliquer même, tant de malaise

envahissait une directe évaluation du confrère accablé

que nous honorions, positivement à mettre debout dans

l'ensemble sa personnalité et son œuvre : n'ai-je pas, en

effet, pour suivre un trait spécial, omis les livres de grand

jet qui illustrèrent de derniers ans (dont les seuls titres

parlent fier, d'Une Vie, à travers Pierre et Jean, Fort comme

la Mort, jusqu'au fatidique Horla.). Série qui se fut

indéfiniment prolongée égale, avec des fuites au Théâtre.

 

Je me disais aussi, évoquant la première manière, celle-

là qui peut-être sera classique, du conteur, avant que ne

l'amplifiât et ne l'inquiétât le romancier -- que, ce qui

manquait, si l'on réclame d'un genre l'opposition de

qualités exclusives et pourquoi ? à ce talent savoureux,

clair, robuste comme la joie et borné comme elle au don

(seul enviable, il suffit) : un au-delà angoissé ou subtil,

quelques exaltations, la teinte lui en fut attribuée

tragiquement à même l'existence, tôt, par la fatalité qui

changea l'homme le plus sain et l'esprit le plus net coup

sur coup en un dément et en un mort.

Stéphane Mallarmé.